Mots en liberté

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Les Pâques

 

            En cherchant au fond de ma mémoire. En creusant dans mon passé lointain aux sons des cloches de Pâques, je me suis soudain souvenu de cette merveilleuse journée.

            L’hiver avait été froid, mais le mois de mars nous avait apporté les vents chauds de l’Afrique. La nature qui avait souffert des forfaitures du général hiver avait repris courage. Les bourgeons éclataient et les tendres feuilles colorisaient le jardin de mon grand-père avec des reflets fluorescents. Cette année-là, toute la famille s’était réunie chez mon vénérable aïeul. Cet homme qui se prénommait Georges, Modeste, Aimée. Il était grand, svelte et portait une barbichette blanche qui lui donnait de la noblesse. Son regard insoutenable pour les autres était le trait de l’homme qui m’envoûtait. J’y voyais de la tendresse, de la générosité et le plus important, j’y trouvais la malice des enfants, celle qui me caractérisait le plus. Marie-Louise, sa femme du moment était austère et ne parlait presque jamais. Je n’ai même pas le souvenir qu’elle m’eut embrassé une seule fois. Elle était si différente de Georges, son contraire, que je pensais qu’il y avait une erreur.

            L’eau de Cologne était ma vision odorante de Georges. Lorsque nous étions chez lui, je ne manquais jamais d’assister à la séance de rasage, et il ne manquait jamais de me mettre de la mousse à raser sur le bout du nez. Dans ces moments, plus personne d’autre que lui ne comptait. J’étais sage comme une image et du matin au soir je badais Georges. Son charisme était si fort que j’ai aujourd’hui pleinement conscience que ma vie se construisit par rapport à son influence. Mes cousines, car je n’avais pas la chance d’avoir de cousins, restaient de belles inconnues qui ne voulaient pas de ma présence dans leurs jeux. Pour tout dire, la marelle n’était pas ce que je préférais.

            Ce dimanche-là, il y eut un véritable chambardement dans la cuisine. Grand-mère Marie-Louise, assise dans la salle à manger, suivait du regard les va-et-vient de ma mère et de mes tantes qui tranchaient, pilaient, hachaient et cuisaient le repas des Pâques. À dix heures, aux ordres de Georges, nous nous rendîmes tous sur la place de l’église, endimanchés comme pour un mariage. La petite foule qui était là me laissa croire que tout le village avait répondu à l’appel du Seigneur. Lorsque l’harmonium commença à jouer, en famille constituée, le visage grave, nous entrâmes dans la maison de Dieu pour rejoindre les premiers rangs qui appartenaient à la famille de Georges. Nous étions si nombreux que je me suis retrouvé debout devant lui avec ses deux mains sur mes épaules. J’allais avoir le grand honneur de prier avec celui que j’aimais le plus au monde. Les cousines, installées sur le rang de derrière, ne cessaient de jacasser et de chahuter au point qu’une d’entre elles cria trop fort. Un chut ! jaillit des fidèles sur notre gauche. Grand-père ne broncha pas. J’étais persuadé que si même l’église s’effondrait, il ne bougerait pas. Lorsque le mouvement des croyants s’agita pour aller communier, notre famille prit la tête de la longue file qui se constituait. Trop novice pour communier, je regardais de ma place tous ceux qui tiraient la langue au curé qui ne cessait de marmonner en imitant le bruit du bourdon. Le reste du temps, nous nous levâmes, nous nous assîmes, nous chantâmes et nous fîmes des signes de croix. Je ne comprenais rien à tous ces rites, mais je regardai souvent Georges en levant la tête et en la renversant. Ce que je voyais dans cette position inversée était tellement différent du portrait de Georges que cela m’amusait énormément.

           Mon père, qui était le chef de cuisine, surveillait à la maison le bon déroulement de la cuisson du repas de fête. C’était pour lui un bon moyen d’échapper à la messe. Il disait toujours qu’il fallait bien que quelqu’un le fît, mais je compris plus tard que sa foi était plus proche du pinard que j'aurais souhaité qu’elle ne le fût.

Plus l’heure du repas approchait, plus les cousines s’excitaient. Elles savaient que Grand-père et leurs parents avaient dissimulé des œufs en chocolat, des lapins, des poules, des cloches, et peut-être plus.

           Au retour de la messe, tous les enfants furent invités à chercher dans l’immense jardin de la propriété. Georges, du haut de sa dignité, donna le top. Dans un même élan, les filles s’élancèrent en courant dans tous les sens. Progressivement, ne trouvant rien, elles ralentirent leurs déplacements et elles s’organisèrent pour quadriller le parc méthodiquement. Moi, je suis resté la main dans celle du patriarche. J’avais le sentiment de dominer la situation et de regarder l’événement de haut. Je m’étais surpris à me prendre pour Georges et j’ai cru ressentir ce qu’il devait vivre. Aujourd’hui, je suis certain de mettre trompé. Aujourd’hui, je crois que mon grand-père devait plutôt partager la joie de ses petits enfants, comme cela ne m’arrive plus depuis de nombreuses années. Oui, malheureusement, il n’y a pas de petit-fils qui me tienne par la main, car je n’ai pas eu la chance de Georges. Le plus triste est qu’il n’y a pas d’enfants qui courent dans tous les sens, fouillent les buissons et crient à chaque découverte. Le parc de la maison de famille est désert. Les miens sont chez eux dans plusieurs pays du monde, l’église est vide, le curé… a disparu et je ne suis pas certain que les cloches veuillent bien revenir.

 

Gérard de l’Extrême – 4/4/2015



05/04/2015

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