Mots en liberté

Mots en liberté

Lectures du 6 mai 2017

Nous n’irons plus...

 

Nous n’irons plus au bois où selon les saisons,

Les arbres nous offraient un chant de tourterelle,

Des bourgeons entrouverts aux doux tons d’aquarelle,

Des frissons sous nos pas, de lourdes frondaisons.

 

Nous n’irons plus à deux cueillir la sombre airelle,

Souvent à travers monts, au bord d’étroits chemins,

Nous ne chercherons plus la claire chanterelle.

 

Tu ne poseras plus dans le creux de mes mains

Ton fin museau de chien, tes pattes sans manières

Car notre confiance en l’autre était entière.

Désormais bien obscurs s’annoncent mes demains.

 

J’ai perdu ton regard et sa tendre lumière.

 

Fernande Delmas, en souvenir de Farandole.

heureuse (j’espère) au paradis des bêtes plus méritantes que certains humains

 

 

Le fantôme

 

Je roule doucement, ce n’est pas facile de conduire en regardant à droite et à gauche dans les impasses, les chemins herbeux, les rues étroites….

 

Enfin… à cent mètres une silhouette noire… c’est elle…

 

Non… ce n’est pas elle… elle est trop maigre… enfin, je dis « elle » par ce que la mienne c’est une femelle, mais peut-être que celui-là c’est un mâle.

 

Tiens ! C’est tout de même bizarre… on dirait qu’elle m’a regardé quand je suis passé.

Bon… je fais demi-tour, je veux en avoir le cœur net.

 

Elle est toujours là, au milieu de la petite route… on dirait qu’elle m’observe.

 

Elle ne bouge pas… je peux juste passer entre elle et le trottoir. Bon ! Je m’arrête à sa hauteur… elle me regarde descendre la vitre toujours sans bouger.

 

Pendant quelques secondes on se regarde les yeux dans les yeux…

 

            — Non … tu n’es pas elle … désolé …

            — Tu ne veux pas de moi ?   Semble-t-elle dire.

            — Non… tu lui ressembles seulement… C’est « elle » que je cherche !

 

Je repars… dans le rétroviseur je vois qu’elle me fixe toujours, sa silhouette s’amenuise et disparaît.

 

Maintenant je sais… tu étais déjà morte… mais par les yeux de ce chien errant tu as voulu me dire au revoir… un dernier regard… une dernière fois…

 

Alain Marty, adieu Vicky, le 12 avril 2009  

 

 

 

Il n’y a plus de voiliers

 

Il n’y a plus de voiliers sur la mer.

Il n’y a plus que des pétroliers,

au large de Quimper,

de Brest ou de Quimperlé.

 

La mer aimait ses voiliers.

Elle les berçait au rythme de ses vents.

C’était un peu ses enfants.

 

Les hommes,

Comme tous les êtres de la Terre

sont issus de la mer.

Oh ! il y a si longtemps.

Si longtemps que les hommes ont oublié.

Oublié aussi que demain

Ils retourneront à la mer.

Ils ont fabriqué des bateaux de fer.

D’énormes navires inhumains.

Puissantes machines,

Génie de l’homme !

Morts de l’homme...

La mer agonise déjà.

 

Marie, je t’ai demandé si tu vivais

tout au long du voyage qui nous amenait

près de la mer.

Tu n’étais pas du voyage...

Le voyage...

Comme il était lisse et beau !

Dans cette merveilleuse campagne

aux innombrables bras, verts, bleus,

ici, là-bas, à côté, au loin,

partout.

Horizon ! Horizon

 

Je suis arrivé près de la mer,

frêle objet face à elle.

Je me sens une minuscule lumière perdue

que les eaux violentes

lapident en un instant.

Colère de la mer,

Elle crache des poissons d’acier,

des oiseaux d’huile.

Sous mes sanglots, plus de sable.

Mais une gangue brune et puante

qui ne mouille ni les embruns ni l’écume.

Le paysage est pleurs.

Plus de silhouettes qui s’aiment.

Seulement des ombres lourdes

comme des scaphandres.

Des ombres courbées, armées d’outils.

Des outils de la terre

pour nettoyer la mer.

 

Je caresse des yeux le brouillard jaune.

Je baisse le front

sur l’eau solitaire et glauque.

 

J’ai honte.

Honte des hommes.

Honte de moi.

 

Je m’éloigne,

et sur le sable gorgé, impur,

mes pas ne laissent ni trace,

ni ombre,

ni lumière.

 

 

Maman a tort.

 

Rien à voir avec la chanson de Mylène Farmer, sortie en 1984.

 

            Aussi loin que je me souvienne, ma mère m’a appris à craindre les cabines d’essayage de vêtements.

            Mon premier souvenir précis remonte à mes sept ans : elle m’avait acheté une jolie robe rose avec des fleurs bleues. J’étais si heureuse quand tout à coup, la vendeuse à proposé à ma mère que je puisse l’essayer, en montrant du doigt une série de trois cabines aux rideaux à demi-tirés. Maman a payé la robe, m’a prise par la main et nous nous sommes enfuies ; en regardant derrière moi, j’ai eu l’impression que les cabines nous poursuivaient en ouvrant en grand leurs rideaux pour nous avaler.

            Plus grande, elle m’a expliqué que derrière les cabines d’essayage il y avait des portes coulissantes où des hommes nous attendaient, certains avec une gabardine comme le lieutenant de police Colombo, mais tout nu dessous ou bien avec une cagoule sur la tête pour nous faire la traite des blanches. Cela me faisait très peur, j’imaginais des hommes qui me forçaient à me mettre à quatre pattes puis me saisissaient violemment les seins en essayant d’en faire sortir du lait, comme une vache qu’on trait... ce sont des copines d’école, à quatorze ans, qui m’ont expliqué ce que c’était en réalité et j’ai eu encore plus peur.

            Cela me rendait la vie compliquée ; quand j’achetais un vêtement, je n’osais même pas regarder en direction des cabines et je faisais un détour pour ne pas passer à côté, de peur de me faire happer par une main crochue sortie de derrière les rideaux. J’essayais les vêtements chez moi et les rapportais parfois quand la taille ne me convenait pas. J’avais toujours droit à un regard malveillant de la patronne ou de la vendeuse qui me disait « mais pourquoi ne l’avez-vous pas essayé ? », tout en vérifiant minutieusement qu’il n’y ait pas la moindre tache ou griffure.

            En classe de terminale, au lycée, je me suis rendu compte que j’étais devenue la risée des garçons et même de mes amies. L’une d’elles m’a invitée chez elle un jour et nous avons beaucoup parlé ; elle m’a expliqué que ce n’était que des légendes urbaines, que ma mère m’avait traumatisée, qu’elle avait eu tort et qu’il fallait que je me reprenne.

            J’ai réalisé alors que j’avais perdu ainsi toute une partie de ma vie et j’ai décidé de la reprendre en main, qu’il n’y avait pas d’hommes nus en gabardine de Colombo derrière une porte cachée, ni d’hommes masqués, que ce n’était que des contes pour faire peur aux petites filles. J’ai donc décidé de braver mes craintes. Pour cela, j’ai choisi un petit magasin discret dans une ruelle où passaient peu de personnes.

            Pour l’occasion, j’ai choisi dans le magasin un pantalon de velours beige avec des motifs incrustés dans l’épaisseur du tissu. Le cœur battant, j’ai écarté le rideau : la cabine est parfaitement éclairée, au fond, il n’y a pas de porte, mais seulement un mur peint en blanc, aucune issue dissimulée... comment avais-pu être aussi bête durant toutes ces années ? J’ai enlevé ma robe et je l’ai accrochée à une patère sur le côté.

 

            Je n’ai pas eu le temps de crier. Une chute rapide. Curieuse sensation durant une seconde à partir de mon ventre en remontant dans l’estomac et la poitrine.

            Avant que la trappe se referme au-dessus de moi, j’ai eu le temps de voir l’extrémité pointue de la tige métallique sur laquelle je suis empalée, elle est ressortie de mon cou et le sang sort en bouillonnant.  Une douleur sourde commence à envahir mon corps, mais pour la première fois de ma vie mon esprit est serein... il n’y a pas d’hommes nus ni d’hommes cagoulés... Une grande paix s’installe en moi, je sais maintenant avec certitude que maman à tort.

 

 

Alain Marty, le 29 avril 2017

 

 



14/05/2017
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