Mots en liberté

Mots en liberté

Lectures du 1er avril 2017

La noblesse de l’escargot

 

Je suis né, il y a quelques jours à peine et bien que je sois petit et bizarrement fait, je suis heureux d’être là dans un petit trou mal éclairé à attendre qu’il pleuve. Au fond de ma coquille, je ne vois rien du tout, car j’ai mes antennes repliées, alors j’attends. J’attends de sentir une petite dose d’humidité pour que la porte de ma maison s’attendrisse et que je puisse pousser mon corps fragile à l’extérieur. De temps en temps, le sol vibre, mais mon attache sur la pierre plate où je suis accroché tient bon.

Le cliquetis régulier que je viens d’entendre et qui s’accélère est le signe des beaux jours qui s’annoncent. Régulièrement, je pousse de toutes mes forces pour vérifier la résistance de ma protection en cas de sécheresse. Soudain, la porte cède, je me retrouve englué dans le gel qui a coulé et je peux lentement dérouler mon petit corps endolori et sortir de ma maison étroite pourtant si confortable. Étant mal tombé, le pied en l'air, je dois produire un effort considérable pour basculer sur le côté en penchant tout le haut de mon corps, y poser ma tête et faire ventouse pour tirer tout le reste en mettant ma maison au-dessus de moi. Après cet effort, je dois allonger mon pied sur toute sa longueur pour m’étirer le plus possible en bavant. Quel délice ! Cela me fait du bien. Lorsque je sors enfin mes antennes, mes petits yeux ronds et surélevés me permettent de voir où je suis. Après plusieurs rotations des yeux et orientations de mes antennes, les grandes, je comprends que je suis sur une pierre recouverte de mousse mouillée et je vois sur ma gauche une luminosité qui me donne envie de la rejoindre pour boire quelques gouttes d’eau claire.

D’ondulation en ondulation, je glisse sur ma bave en faisant basculer des deux côtés ma lourde coquille. Hésitant quelque temps, je décide de descendre la paroi verticale en serrant le pied pour ne pas chuter. Après un déplacement aussi sportif, je décide de chercher des forces en trouvant de la nourriture. Tâche difficile pour un jeune escargot sans expérience et qui ne sait même pas où pourrait bien se situer une salade ou une plante à grignoter. Chemin faisant, au rythme lent des gastéropodes, le petit baveux que je suis, qui laisse sa trace derrière lui, parvient, en traversant une allée étroite au carré de salades de l’homme qui les cultive. Imprudent, je ne regarde pas si mon entreprise n’est pas dangereuse. Ce chemin est énormément fréquenté par une population d’êtres dangereux ou méchants. Comme je ne vois pas très loin, je me fie aux vibrations du sol où je glisse. Tout à l’air calme, alors je me lance. De l’autre côté, il y a un lézard qui furète dans les herbes tendres et mouillées. Quand il me voit, il se fige et fait semblant de ne pas me regarder. Je sais par instinct que cet animal n’est pas dangereux, mais, si par aventure, il s’approche de moi de trop prêt, je rentre dans ta coquille et j’attends qu’il parte. Je n’ai pas d’autre arme que de me réfugier dans ma coquille, une bien fragile armure. De mon antenne droite, je le surveille tout en glissant pour m’éloigner de lui. Quand enfin il disparaît de ma vue, je ralentis mon allure et je tends le cou pour repérer la salade qui titille mes sens et m’attire naturellement.

Au pied de tant de nourriture, je produis une énorme quantité de bave et j’entame l’escalade du légume en hissant mon toit qui ralentit ma progression.

— Dites, vous, le va-nu-pieds, le sans-domicile fixe, qu’est-ce que vous faites là ?

— Mais, je mange, vous le voyez bien, me répond la limace noire qui dévore la salade comme une gloutonne.

— Je le vois bien que vous mangez, vous ne manquez pas de culot ! Même pas une coquille, toute noire, gloutonne, sans papiers, va nu pied, on aura tout vu !

— Raciste ! hurla la petite limace.

— Non, madame, je défends mon territoire. Le vôtre, c’est au milieu des poireaux…

Je me demande pourquoi ceux qui n’ont même pas la force de porter leur maison se permettent de venir sur le territoire des nobles escargots. C’est vrai, elles ont un culot incroyable !    Repu, je décide de visiter mon domaine en profitant d’une généreuse pluie qui me fait économiser ma précieuse bave. Juste derrière la salade, je repère une traînée de cendre. Je sais que si je m’aventure là-dessus, je vais me faire pomper la bave par cette saloperie, alors je fais demi-tour pour tenter ma chance de l’autre côté. Je passe rapidement la rangée de poireaux qui puent et je m’engage à escalader la tige d’une fleur rouge qui me semble appétissante. Presque au sommet, la pluie redouble et la fleur se penche si vite que je tombe sur le sol la tête à l’envers. Peu importe, je ris de mon échec et après un rétablissement rapide, je repars sur des terres nouvelles.

Il me surprend au moment où je fais l’effort de passer une flaque d’eau en la contournant. Il n’est pas question de se noyer. Je sais que les escargots qui tombent à l’eau coulent à pic, car ils sont entraînés par le poids de leur maison. Il est devant moi dressé, menaçant, agitant des milliers de pattes dans tous les sens. Iule est un étonnant personnage qui a une vie mystérieuse et qui sait se faufiler partout. Son aspect est inquiétant, alors dans le doute, je rentre dans ma coquille en gardant un œil dehors pour voir ce qu’il va faire. Lorsqu’il passe tout à côté de moi, j’entends les vibrations rapides et nombreuses de ses pattes, mais il ne s’arrête pas et passe son chemin. Ouf !

Deux mètres plus loin, je rencontre une énorme limace orange. Celle-là est si grosse et si belle que je n’ose pas lui faire le reproche de me barrer la route. En me voyant elle arrête sa progression et, les deux antennes dans ma direction, elle me demande avec une voix claire et joyeuse ce que je fais ici, et où sont les autres.

— Quels autres ? Je ne connais pas d’autres escargots.

— Ah ! Je pensais que tu étais avec tes parents, car tu es bien petit pour te promener tout seul.

— Mes parents, qu’est-ce que c’est ?

— Tout le monde à des parents, je sais que tu es très petit, mais tout de même tu devrais savoir ce que sont les parents, surtout les tiens. Ils sont bizarres ces limaces qui baladent leur maison.

— Je ne suis pas une limace, chère madame, je suis un escargot, un noble escargot de Bourgogne !

— Bizarre et prétentieux, n’est-ce pas petit.

— Je dois reconnaître que votre robe orange est magnifique, mais il est dommage que vous soyez assez fainéante pour ne pas porter une coquille.

Vexée, la grosse limace cracha un gros volume de bave et se mit en boule devant moi. Fier de mon audace, je la contourne et en gardant un œil sur elle, je passe mon chemin pour me placer en haut d’une brindille dressée vers le ciel. Pourquoi cette limace colorée me dit-elle que j’ai des parents ? Si elle a raison, il faut que je les trouve. Je veux bien savoir à quoi ressemble ce qu’elle appelle des parents.

À la hauteur où je suis, je domine presque tout le jardin, mais je ne vois pas assez bien pour apercevoir ce que pourraient être des parents. Déçu, je redescends la brindille et je reprends ma route en espérant que le hasard me conduira dans la bonne direction.

Sur le haut d’une salade pommée, je fais la rencontre d’un escargot. Il est d’une taille impressionnante et il mange à une vitesse incroyable une feuille bien verte. Je m’approche de lui pour le saluer.

— Bonjour, monsieur l’escargot !

— Hein ! Quoi ? Pourquoi Monsieur, qui es-tu petit pour croire que je suis un Monsieur ?

— Ah, bon ! Vous êtes une dame, alors !

— Quoi ? Une dame, il est fou, tu dis n’importe quoi. Mange ! Dépêche-toi de manger et file d’ici, car le jardinier ne va pas tarder d’arriver.

— Vous êtes bien un escargot de Bourgogne, c’est noble, donc vous êtes un seigneur et les seigneurs on les appelle Messieurs.

— Mange ! Au lieu de me dire des salades ; mange celle-là !

— Dites, vous n’êtes pas un de mes parents ?

— Mange ! Les escargots n’ont pas de parents ; mange !

— Si ! La grosse limace me l’a dit…

— Mange ! C’est une menteuse, elle raconte n’importe quoi, comme toutes les limaces ; mange !

— Et si elle disait vrai ! Moi, je veux bien avoir des parents...

— Mange, petit ! Mange avant que le jardinier ne te mange.

— Quoi ? Le jardinier mange les escargots…

— Oui, quand tu seras plus gros, s’il te trouve, il te prendra pour te jeter dans de l’eau salée et il te fera cuire au four dans ta coquille pour te manger avec du beurre persillé.

— Ah ! Puisque c’est cela, je vais manger toutes ses salades.

— Vas-y, mange, petit ! Mange ! Bouffes-en le plus possible avant qu’il ne te mange à son tour.

J’ai mangé de la salade à en crever. J’ai bavé tout mon sou et je suis tombé en glissant sur la bave du gros escargot. Chaque jour de pluie, je suis venu manger les salades en compagnie d’autres escargots et limaces. Nous sommes devenus amis, mais quand je sus que le jardinier ne mangeait pas les limaces, j’ai trouvé cela injuste.

— Tu sais maintenant pourquoi les limaces n’ont pas de coquille, me dit la limace noire que j’avais insultée.

— Ce n’est pas juste…

— Fais comme moi, abandonnes ta coquille…

— Hein ! Jamais, car je suis un escargot de Bourgogne. Moi, je suis de Bourgogne ! Je ne suis pas un sans abri, un va nu pied, je suis noble !

— Tu diras cela au jardinier, il va bien rigoler…

 

 Gérard de l’Extrême – 20/2/2017

 

 

                                 UN  ENFANT ( chanson)

 

C'est une note qui tremble

Sous l'archet d'un violon,

Elle est fragile, mais semble

Faire naître une chanson.                               C' est un bourgeon qui palpite

                                                                       Sur un rameau de printemps

                                                                       Et la grâce qui l'habite

                                                                       Sait apprivoiser le vent.

C'est un poèm' dont les mots

Jouent encore à la marelle

Et rejoignent les oiseaux

En ouvrant ses blanches ailes.                       C'est un sourire qui sait

                                                                                  Se poser sur toute chose,

                                                                       Sans craindre d'être blessé

                                                                      Par l'épine de la rose.

C'est une graine d'espoir

Semée au jardin du monde

Pour chasser le gris le noir,

Donner un sens à sa ronde.                            C'est une page d'amour

                                                                       Que veut écrire la vie

                                                                       A l'encre des nuits, des jours,

                                                                       Une tendre symphonie,

                                                   

                                                                                           

                                                                                                   Fernande Delmas

 

 

La Bigourne des marais.

 

            Le soir tombe sur le marais de Brandelle.

            Avec le printemps les primevères ont envahi les berges, mais les aspics aussi, il faut faire attention que l’une d’entre elles ne soit pas enroulée sous les feuilles avant d’essayer d’en cueillir la fleur.

            Combien de fois ai-je parcouru les sentiers qui courent le long des chenaux ? Combien de fois me suis-je perdu avant d’en connaître tous les recoins, depuis la route de Ronce jusqu’à la Seudre ? Je ne sais plus. C’est là que j’avais rencontré Juliette la première fois, un jeudi matin, si belle avec sa petite robe blanche et sa tignasse folle, avec juste deux bouts de ficelles pour créer deux couettes informes de chaque côté de sa tête, un nez retroussé et deux yeux verts qui me fixaient avec sévérité.

            — Que fais-tu chez moi ? avait-elle dit, du haut de ses douze ans, tu n’as pas le droit !

            — Ton père est-il ostréiculteur ? avais-je répliqué, pensant qu‘il pouvait avoir des claires sartrières dans l’un des bassins entourés par les buttes pour affiner ses huitres.

            — Non, il est rempailleur. Notre maison est là, avait-elle ajouté en indiquant une masure le long des bosquets qui bordent la petite route, qui remonte vers la Seudre à travers les marais.

            Je n’avais pas insisté, mais j’avais continué d’avancer sur le sentier au sommet de la butte. Voyant que je n’obtempérais pas à sa demande, elle s’était décidée à me suivre, et lorsque l’église de Marennes avait sonné la demi de onze heures, nous nous étions dépêchés de partir en courant en se faisant un petit signe avec la main. Je m’étais retourné et j’avais vu qu’elle aussi s’était retournée pour me faire un dernier « au revoir ».

            Ensuite, nous nous sommes retrouvés régulièrement dans les marais, moi pour pêcher les anguilles ou toute autre raison, et elle pour couper des tiges d’if dont son père se servait pour ses rempaillages. Le début d’une longue amitié et trois ans plus tard, un premier baiser.

 

            À l’arrivée de la nuit, je sens un grand calme revenir en moi. Depuis la mort de Juliette la semaine dernière, je ne dors presque plus. Je revois sans arrêt son corps si vivant étendu dans les primevères, sa peau bronzée, son triangle brun au bas de son ventre, et ses bras qui se tendaient vers moi… ses gestes de tendresse pour m’accueillir en elle, et ce moment où son corps encore juvénile se transformait alors, comme possédé par un démon.

            Il m’arrivait alors de lui dire qu’elle était pire qu’une Bigourne, mais dès que j’utilisais ce mot, elle plaquait vite sa main sur ma bouche…

            — Chuttttt… elle va t’entendre et t’emporter… il ne faut jamais prononcer son nom ! 

            Je riais de ses frayeurs, mais elle m’a raconté que sa famille habitait ici depuis de nombreuses générations et que plusieurs d’entre eux avaient disparu la nuit dans le marais et que certaines femmes avaient été retrouvées, horriblement éventrées par la bête. Il n’y avait aucun danger dans la journée, mais il ne fallait pas s’aventurer le long des chenaux dès la nuit tombée.

            Juliette avait une grande amie, Claudine, qui habitait au centre du village. Au début de nos rencontres elle venait jouer avec nous, chez Juliette ou dans les marais. Un jour, pendant un colin-maillard, j’avais eu la surprise de sentir des lèvres contre les miennes, j’ai cru que c’était Juliette et mon baiser est devenu très tendre, avant que je l’entende s’écrier :

            — Hé bien ! Ne vous gênez pas ! 

            En enlevant mon bandeau, j’avais constaté que j’avais embrassé Claudine et non Juliette. Elle nous avait fait la tête le restant de la journée. Après le départ de Claudine, tout penaud, je n’avais pu m’empêcher de lui dire la vérité :

            —Je croyais que c’était toi !

            Pendant un moment, elle m’a regardé sans rien dire, puis s’est jetée à mon cou pour m’embrasser passionnément… ce fut là notre premier baiser.

            Ensuite, Juliette a commencé à moins voir Claudine, il faut dire qu’avec Juliette nos rencontres devenaient de plus coquines et la présence d’une autre personne nous empêchait de nous laisser aller à nos désirs, ceux de Juliette étaient de plus en plus forts et je ne faisais rien pour l’en dissuader, bien au contraire.

De son côté, Claudine faisait tout son possible pour me rencontrer, je la trouvais souvent sur mon chemin, nous échangions quelques mots et je me montrais toujours gentil avec elle. Je trouvais toujours une excuse pour ne pas la rejoindre chez elle comme elle me le proposait souvent, ou d’aller se promener dans la forêt tous les deux ; j’avais bien compris qu’elle était amoureuse de moi, elle m’avait même dit qu’elle ne dirait rien, que ce serait notre secret, sans doute prête à me partager, mais moi, j’aimais Juliette, rien que Juliette... j’aimais tout d’elle.

           

            Le médecin qui l’a examinée a dit que Juliette devait avoir le cœur fragile, que la piqûre de l’aiguillon de la raie, avec la douleur brutale ressentie, lui avait été fatal. C’était Claudine qui lui avait apporté ce poisson et elle se trouvait en sa compagnie quand elle est morte, seul témoin. Au cimetière, alors que j’étais effondré, j’ai bien vu quand elle est venue  me prendre la main, qu’elle avait les yeux secs, certes pleins de compassion pour moi, mais sans aucune peine apparente pour la disparition de son amie. Mais était-elle encore son amie ?

 

            Je veux mourir, rejoindre Juliette. J’attends la Bigourne et je l’implore de me délivrer de ma souffrance.

J’ai choisi une nuit de pleine Lune, c’est toujours ainsi qu’elle se manifeste auprès des imprudents qui osent la défier. Moi je ne la défie pas… je l’attends.

Je l’ai sentie arriver bien avant de la voir, comme si un lien immatériel se créait entre elle et moi, mais un lien visqueux, empli des esprits des morts qu’elle a emportés avec elle depuis des siècles.

Et puis j’ai aperçu ses yeux au raz de l’eau du riveau, la tête couverte d’algues comme une gorgone marine. Sans me quitter du regard, elle fait le tour de la butte où je l’attends, je sais qu’elle attaque toujours par-derrière pour atteindre la nuque.

Un bruit léger, presque imperceptible lorsqu’elle s’extrait de la vase, plus silencieuse qu’une vipère, elle fait glisser dans l’herbe ses membres hideux. Un poids sur mon dos qui me tasse. Une piqûre à la base du cou. Bonheur d’en finir avec la vie… ruade de mon instinct de survie qui ne veut pas… trop tard.

           

            Le soleil va se lever, la Bigourne ne m’a pas tué, mais elle aurait dû. Elle n’a pas pris mon âme comme je voulais... elle m’a donné la sienne. Elle était là depuis si longtemps, depuis ces temps immémoriaux, bien avant que les hommes ne commencent à coloniser la presqu’île d’Arvert, là, elle vivait heureuse avec ses semblables dans les marais. Maintenant, seule de son espèce, elle a préféré disparaître, transformant mon apparence pour lui ressembler, et me donnant un but dans ma nouvelle vie : me venger.

            Avant que les premiers rayons de soleil n’atteignent ma peau, fragile à son rayonnement, je rejoins la fraicheur de l’eau ; je ressens la douceur de la vase, je plonge et mon nouvel instinct me guide jusqu’à mon antre.

 

            Lune après Lune, je me suis dressé au centre du marais, et je tente de la contacter, de rencontrer son esprit. C’est ténu, mais j’y suis arrivé, j’ai laissé un message dans ses rêves… elle saura. Elle, c’est Claudine, c’est elle qui a offert le poisson à Juliette, ce qui a entraîné sa mort, c’est de sa faute ! Je veux la tuer !

            Ce soir, c’est la pleine Lune, hier j’ai senti qu’elle avait répondu à mon appel, avec un peu de chance, elle va venir, elle sait que c’est moi, il n’y a que moi qui puisse l’appeler depuis les marais.

            La nuit est tombée, elle est là, toute proche, elle s’est rendue là où Juliette et moi on s’aimait, peut-être nous avait-elle surpris un jour, cachée derrière les joncs.

Nos esprits se sont accrochés, se sont reconnus ; elle sait pourquoi je l’ai appelée, mais elle n’hésite pas une seconde et me laisse la guider au centre du marais, elle ne peut plus m’échapper.

            Je la vois sur le talus, ses bras serrés autour d’elle, a-t-elle froid ? Non, elle a peur, et pourtant elle est là, elle m’attend. Mes pensées pénètrent totalement dans les siennes, elle n’oppose aucune résistance. Maintenant je sais tout. Elle a écrasé les pics d’une douzaine de raies, en a extrait le venin et l’a injecté avec une seringue dans le pic mortel de le raie qu’elle a offerte à Juliette. En faisant semblant de l’aider, elle a au contraire appuyé sur sa main pour que le poison pénètre profondément. Elle l’a regardé mourir sans faire un geste, sans regret.

            Sentiment de haine ! Je hisse mon corps de Bigourne hors de la vase, elle sait que c’est moi dans ce corps horrible, que j’ai souhaité disparaître à jamais et que cela m’a été refusé et que maintenant je vais la tuer.

            Elle respire fort et avec des gestes saccadés, elle se livre à moi en enlevant tous ses vêtements. Entièrement nue, face à son corps d’albâtre, mes yeux plongés dans les siens, aussi bleus qu’un ciel d’azur que ceux de Juliette étaient couleur des huitres de la Seudre ; avec son triangle blond si clair, je ne puis m’empêcher de ressentir du désir malgré la haine que j’ai pour elle.

            La belle et la bête ! Elle voit mon désir dressé, mais elle comprend en même temps que la légende est vraie et pourquoi des femmes sont mortes, tuées d’une façon horrible par les Bigourne mâles : leur sexe difforme est hérissé de piquants acérés.

Elle ne cherche pas à s’enfuir, en tremblant, elle s’offre à ma vengeance.

            — J’ai toujours voulu que tu me désires, dit-elle en pleurant, que tu me prennes comme une femme et pour la première fois que cela va arriver, ce sera pour en mourir… c’est un juste châtiment, mais je t’en supplie ne me fais pas souffrir trop longtemps.

            Plongé dans son âme, je découvre un amour absolu, un amour qui l’a poussée à tuer, mais un amour total, infini.

            J’enlace son corps laiteux de blonde avec mes bras hideux et torturés, ses petits seins plaqués contre les écailles rugueuses de ma poitrine. Mon esprit fusionné au sien, j’approche l’aiguillon qui se trouve entre mes deux canines de son cou, là où une veine bleue palpite d’angoisse, tandis que mon sexe raide trace des sillons sanglants au-dessous de son nombril.

            Elle s’offre en m’ouvrant ses bras, sans aucune retenue, heureuse de mourir par moi, attendant avec que je déchire à la fois son hymen et les muqueuses de son ventre.

            J’attire son front sur mon épaule, je me penche sur son cou et mon aiguillon pénètre entre deux vertèbres. Elle ouvre une bouche immense dans un grand cri silencieux.

 

            À la lumière des étoiles, j’attends sa transformation. Avant que le jour se lève, lorsqu’elle ouvre enfin les yeux, sans risque pour elle, puisque son corps est maintenant comme le mien, je lui donne la jouissance qu’elle attendait depuis tant d’années. En cet instant, ses yeux bleus, la seule chose qui reste de l’ancienne Claudine se sont voilés et ses griffes se sont crispées sur mon excroissance dorsale.

           

            À l’aube, deux corps, inhumains, se glissent dans la vase et disparaissent dans les eaux du marais, juste au moment où le premier rayon de soleil s’accroche au sommet d’un roseau.

            Dans quelque temps, l’antre des Bigournes sera sans doute trop petite et il faudra l’agrandir, mais ils ont le temps, ils ont des siècles devant eux.

 

Alain Marty.

Créé début mars 2017 à Cauterets, dans un appartement de la Résidence des 1000 Lacs.

 

 

 

Libre

                           Libre 

                       Je suis libre 

           Je m'envole dans les airs 

           Je chevauche les nuages 

       J'embrasse les elfes et les anges 

                 Je vis sur une étoile. 

 

Antoine 

 

 



07/04/2017
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