Mots en liberté

Mots en liberté

Le penseur

      Penseriez-vous que je ne pense pas, que je ne réfléchisse pas sur ma situation ?

    Je voudrais bien vous y voir ! Cela fait-il combien d’années que je suis là, assis, ridicule, sans un habit sur le dos, à me geler ? Oui, cela mérite réflexion. Cet imbécile de Rodin ! Oui, je vois que vous ne le connaissez pas, car vous pourriez imaginer comment il m’a fondu : imbécile, vous trouveriez le mot trop faible. Cependant, je me demande si tout compte fait, je n’ai pas intérêt à me taire, car voyez-vous, là où je suis, les pigeons viennent me fienter dessus. Il y a bien quelques tourterelles qui m’entourent de leur affection, mais elles, c’est différent : elles roucoulent tellement jolie !

       Rodin était fou, il est mon père, mon créateur, et de ce fait, je ne peux pas le critiquer ou le renier. Je suppose que mon histoire ne vous intéresse guère, et pourtant, je ne pense qu’à cela, je ne veux penser à rien d’autre, enfin si ! Il y a quelques aventures qui restent gravées dans ma mémoire. D’ailleurs, gravé est-il le juste mot pour la sculpture que je suis ? Non, je devrais dire, moulées dans ma mémoire, nuance de taille !

      Mes principales pensées sont des interrogations, je ne pense pas, je me questionne en boucle depuis 1902, le jour où, entièrement nu, je fus exhibé aux yeux d’un public qui semblait prendre du plaisir à regarder mon anatomie.

      Pourquoi avais-je été sculpté ? Soi-disant pour décorer un portail de théâtre et de plus, je serais un des personnages : Dante ; voyez-vous, je serais Dante devant les portes de l’enfer, si c’était vrai j’aurais moins froid.

      Pourquoi suis-je nu ? Pour imiter Michel-Ange..., mon idiot de père pensait que c’était poétique.

      Vous comprenez maintenant pourquoi je boude, oui, je fais la tête, je suis en colère, je suis vexé, vous imaginez la situation, moi, tout nu devant toutes ces belles femmes, et moi, qui ne peux pas réagir. Quel supplice ! Pourquoi le bronze ne se dilate-t-il pas ?

       En plus, que voulez-vous que je pense, quand un jeune homme interroge sa petite amie : 

      « – Crois-tu qu’il pense vraiment ?

         – Oui.

         – Il aurait mieux fait de penser à mettre un pantalon ».

       Cela m’énerve ! Mais, ce qui m’irrite le plus, c’est qu’il y en ait qui pensent que je pense à de hautes pensées philosophiques ou existentielles. Ceux-là, ils feraient bien de penser à se mettre nus, de prendre ma position en public et de penser à ce qu’ils penseraient.

       En attendant, moi, voyez-vous, je boude pour encore pas mal d’années.

 

Gérard de l’Extrême – le 19/2/2011



04/05/2014

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