Mots en liberté

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Nouvelles


Eros et Thanatos

          Monsieur Dupont était un homme heureux. Vivant dans la même rue de Paris depuis son enfance, titulaire d'une situation modeste mais stable lui assurant des rentrées régulières, il était un citoyen paisible et aimant son confort. Il avait pris pour épouse une charmante personne relativement plus jeune que lui. Celle-ci, aide-cuisinière dans un restaurant de quartier bien coté, contribuait à la pot-bouille sous les deux espèces : en consacrant son salaire à la communauté, et en mitonnant des petits plats dont je ne vous dis que ça.

                Ce bonheur domestique fut réduit en ruines et cendres par un simple bout de papier.

         Un soir, rentrant chez lui, monsieur Dupont trouva dans la boîte aux lettres un avis du percepteur lui réclamant en termes peu amènes, quelques centaines de francs. Cette sommation (sans frais naturellement) visait une référence dont la signification lui était inconnue.

                Monsieur Dupont était un citoyen respectueux de l'ordre et de l'autorité, même incarnés par le percepteur. À jour de ses impôts, cette réclamation lui était incompréhensible. Quand Madame Dupont revint de son travail, il ne dit mot de cet avis à la chère tête blonde pour lui épargner tout tracas, se réservant d'aller requérir des explications.

                 Le lendemain, après avoir fait longuement antichambre chez l'huissier du Trésor, il fut admis auprès de l'aimable fonctionnaire titulaire de cette charge, ô combien ! utile et nécessaire. Il eut un coup au cœur en apprenant qu'il ne s'agissait nullement de quelque arriéré taxatoire, mais d'une amende.

                  — Une amende ?

                  — Pénale..."

           Monsieur Dupont, honnête homme s'il en fut, se serait cru déshonoré s'il ne s'était agi, à l'évidence, pensait-il, d'une erreur. L'extrait au Trésor n'était guère lisible (en dehors de la somme, bien sûr). L'on put cependant en tirer une date de jugement rendu par le tribunal correctionnel, ainsi que le numéro de la chambre ayant prononcé la décision. Monsieur Dupont se précipita boulevard du Palais.

               Sans carte ni boussole, mais en interrogeant les naturels des peuplades locales, il put atteindre, non sans peine, et hésitation, le bureau du greffier. Celui-ci vivait dans l’amoncellement de papier qui révèle le fonctionnaire occupé. Il accepta recevoir Monsieur Dupont sul fatto, étant donné que la mine de son visiteur révélait des circonstances gravissimes.

              Après quelques préliminaires, le greffier, ayant intégré ce dont il retournait, se mit en quête de la minute du jugement. Il la retrouva, et en entreprit la lecture. Cela parut éveiller en lui un souvenir intéressant, car il arbora un sourire réjoui, vite réprimé d'ailleurs devant le faciès angoissé de son visiteur.

            — En effet, dit-il à Monsieur Dupont, cela ne vous concerne pas...

            — Aaaah !

            — Cela concerne Madame Dupont...

            — Comment ? ! ...

       Monsieur Dupont écumait. Son épouse ? Cet ange de beauté d'innocence ! Erreur judiciaire ! Calomnie ! Cet être exquis ! Traînée dans la boue...

        Le greffier ne put que lui donner le jugement à lire. Il révélait que la toute charmante Madame Dupont avait été surprise par une patrouille de police, avec un collègue de travail, à l'entrée du cimetière du Père Lachaize, faisant l'amour sur le capot d'une 2CV. D'où amende pour outrage public à la pudeur. La foudre ! ! !

       Monsieur Dupont se fit délivrer une copie (payante) du jugement, et prit rendez-vous avec un avocat pour engager une procédure de divorce.

         C'est ainsi que monsieur Dupont perdit son calme, ses illusions, son bonheur et sa femme. Mais un malheur n'arrive jamais seul. Soi qu'il ait négligé quelque formalité mystérieuse, soit qu'il n'ait osé mettre sous les yeux du fonctionnaire du Trésor la preuve des ébats quasi funèbres de Madame Dupont et de son déshonneur, il dut, en plus, payer l'amende.

 

 Note de l'auteur : je n'ai pas précisé que la 2CV était une Citroën afin que l'on ne prête pas des motifs mercantiles à cette petite narration.

 

David Max Benoliel

Au secours ! (nouvelles 2009)

ISBN 978-2-917899-22-9


05/05/2014


Le penseur

      Penseriez-vous que je ne pense pas, que je ne réfléchisse pas sur ma situation ?

    Je voudrais bien vous y voir ! Cela fait-il combien d’années que je suis là, assis, ridicule, sans un habit sur le dos, à me geler ? Oui, cela mérite réflexion. Cet imbécile de Rodin ! Oui, je vois que vous ne le connaissez pas, car vous pourriez imaginer comment il m’a fondu : imbécile, vous trouveriez le mot trop faible. Cependant, je me demande si tout compte fait, je n’ai pas intérêt à me taire, car voyez-vous, là où je suis, les pigeons viennent me fienter dessus. Il y a bien quelques tourterelles qui m’entourent de leur affection, mais elles, c’est différent : elles roucoulent tellement jolie !

       Rodin était fou, il est mon père, mon créateur, et de ce fait, je ne peux pas le critiquer ou le renier. Je suppose que mon histoire ne vous intéresse guère, et pourtant, je ne pense qu’à cela, je ne veux penser à rien d’autre, enfin si ! Il y a quelques aventures qui restent gravées dans ma mémoire. D’ailleurs, gravé est-il le juste mot pour la sculpture que je suis ? Non, je devrais dire, moulées dans ma mémoire, nuance de taille !

      Mes principales pensées sont des interrogations, je ne pense pas, je me questionne en boucle depuis 1902, le jour où, entièrement nu, je fus exhibé aux yeux d’un public qui semblait prendre du plaisir à regarder mon anatomie.

      Pourquoi avais-je été sculpté ? Soi-disant pour décorer un portail de théâtre et de plus, je serais un des personnages : Dante ; voyez-vous, je serais Dante devant les portes de l’enfer, si c’était vrai j’aurais moins froid.

      Pourquoi suis-je nu ? Pour imiter Michel-Ange..., mon idiot de père pensait que c’était poétique.

      Vous comprenez maintenant pourquoi je boude, oui, je fais la tête, je suis en colère, je suis vexé, vous imaginez la situation, moi, tout nu devant toutes ces belles femmes, et moi, qui ne peux pas réagir. Quel supplice ! Pourquoi le bronze ne se dilate-t-il pas ?

       En plus, que voulez-vous que je pense, quand un jeune homme interroge sa petite amie : 

      « – Crois-tu qu’il pense vraiment ?

         – Oui.

         – Il aurait mieux fait de penser à mettre un pantalon ».

       Cela m’énerve ! Mais, ce qui m’irrite le plus, c’est qu’il y en ait qui pensent que je pense à de hautes pensées philosophiques ou existentielles. Ceux-là, ils feraient bien de penser à se mettre nus, de prendre ma position en public et de penser à ce qu’ils penseraient.

       En attendant, moi, voyez-vous, je boude pour encore pas mal d’années.

 

Gérard de l’Extrême – le 19/2/2011


04/05/2014


La petite histoire de Colette LAURENT

Midi et la porte

  

– Allo !

– Bonjour, je m’appelle Brigitte. Je suis chargé d’une enquête par la mairie auprès des habitants du bourg. Pouvez-vous m’accorder quelques instants pour répondre à mes questions ?

– Je suis un peu pressée, mais je vous écoute.

– Voilà. Comme je vous le disais, la mairie enquête sur les midi de chacun et j’aimerais connaître le vôtre.

– Mon midi, quel midi ?

– Celui que vous voyez à votre porte.

– À ma porte ? Je n’ai rien à ma porte !

– Mais si, regardez bien, vous avez forcément un midi.

– Écoutez, j’habite ici depuis plus de vingt ans, je connais ma porte par cœur et je n’y ai jamais rien vu de spécial.

– C’est parce que vous avez mal regardé. Tout le monde voit un midi à sa porte.

– Eh bien, pas moi ! j’ai un chat, un chien, un poisson rouge et c’est tout. De plus, ma porte s’ouvre sur l’ouest et non sur le midi. Et puis, qu’appelez-vous un « midi » ?

– Midi, c’est midi, chacun a le sien, vous seule pouvez le voir.

– Je regrette de vous contredire, mais je vous répète que je n’ai aucun midi.

– Alors ce n’est pas normal, il vous en faut un obligatoirement. Afin de vous mettre en règle, je vais vous envoyer une liste des midis les plus courants, vous en choisirez un à votre goût. Y sera joint un formulaire que vous remplirez et me retournerez impérativement sous les quinze jours faute de quoi nous nous verrions dans l’obligation de vous en attribuer un d’office auquel vous devrez dorénavant vous conformer. Votre adresse est bien...

– Cela suffit ! Allez au diable, vous me faites perdre mon temps, la plaisanterie a assez duré... Bonsoir !

 Clic !

 « Non, mais ils ne savent plus quoi inventer... C’est qu’ils finiraient par me faire perdre le nord avec leur histoire de midi ! »

 

 Colette LAURENT 


07/04/2013


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