Mots en liberté

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Lectures


Lectures du 20 mai 2017

CHAOS

 

 

Morts, que de morts-corps

Perdus et fêlés des guerres

Jalons et tombes en décor

Sans même le choix de la pierre.

 

Nuits percées trouées fouettées d’éclairs

Le monde vacille et tremble sur son sort

De sales vermines poussent sur le cancer

D’immondes ordures froides à l’aurore.

 

Vautours funestes et hagards

Tournoient en ballet d’un néant éternel

Pourfendant le glacé de la nuit noire

Pour becqueter les âmes blessées et criminelles.

 

Œil livide, bouches entrouvertes souillées de boue

Mouches dansantes sur les chairs puantes

D’où jaillissent rats et reptiles d’un grand égout

Où le silence réduit la poésie en peaux mortes et hurlantes.

 

Que restent-ils de nos beaux rêves d’enfance

Pas même la fougue inavouée des amours

Aucun horizon écartelé par l’absence d’espérance

Que des lambeaux pourris suspendus aux labours.

 

Et sur le cadavre encore fumant de la terre

Croire aux parfums des fleurs à la beauté des coraux

Est une gageure, les ténèbres se lèvent où je me perds

Sur le rouge ring des guerres, l’homme pleure son K.O.

 

1O mai 2017, Christian Droual

 

 

Un rêve 

                                    - 

 J'ai rêvé 

 que je volais 

parmi les nuages 

 je me voyais 

comme un enfant 

qui renaît 

je sentais 

le vent sur mon visage 

je commençais

â comprendre 

le sens de ma vie 

Je meurs 

alors je vole 

parmi les nuages 

 

Antoine 

 

 

Lettre à une inconnue

 

Quand je vous ai vue la toute première fois

Vous étiez assise sur le banc du coin du bois

Vous lisiez certainement une histoire d’amour

Ou le conte merveilleux d’un bon troubadour.

 

Depuis ce jour, il n’est pas une heure de paix

Sans que mon esprit ne pense à vous sans arrêt

Votre beauté, chère madame, m’a ébloui

Et mon cœur a suivi le tempo qui réjouit.

 

Je vous écris ces vers pour vous dire ma flamme

Je vous demande de bien me livrer votre âme

En lisant ce poème qui vous est adressé

Car je suis fou de vous, prêt à me suicider.

 

Je vous en supplie, trouvez dans mes mots d’amour

Le sucre et le miel de mes sentiments du jour

Je vous aime, je ne pourrais vivre sans vous

Je vous honore, pour ne pas devenir fou.

 

Ne me laissez pas mourir…

 

Gérard de l’Extrême

 

 

 

La légende de la Coubre.

 

Jean est un garçon qui sort de l’adolescence. Ses parents – sa mère surtout – sont fiers de lui, car il bénéficie d’un physique d’une rare beauté. D’une taille raisonnable, son corps parfait et ses yeux bleus font de lui un personnage hors du commun. Il le sait, on ne fait que de le lui répéter, mais il trouve cela ridicule, car il sait bien que la beauté ne dure que quelques années et n’enrichit l’âme de personne. D’un tempérament souriant, ce qui ne gâche rien, il est du genre solitaire et sans fuir les autres, il n’est pas à l’aise avec eux, en particulier avec ses amis les plus proches. Il ne joue pas de sa notoriété de beau garçon, au contraire, comme par réaction aux réflexions des uns et des autres, il se réfugie dans un mutisme qui étonne. Il vient de réussir son baccalauréat série "S" avec une mention très bien et son inscription à la faculté de médecine de Bordeaux lui permettra à la rentrée prochaine de s’installer au centre de la capitale girondine dans un petit studio avec un étudiant de Montfort en Chalosse qu’il ne connaît pas encore. Ses parents, tous les deux professeurs au lycée de Royan, ont négocié cette location avec les parents d’un dénommé Charles qui est le fils du propriétaire dudit studio. Ils vivront les plaisirs de la colocation.

Cet été, son dernier été de lycéen, il va en profiter le plus possible. Majeur, il se sent adulte et libéré de l’emprise de son père qui ne lui cède pas grand-chose depuis qu’il est né. À Breuillet, la maison de famille ne se situe pas très loin de l’immense forêt de la Coubre, alors, cet été, il va pouvoir la visiter en totalité. Jean possède en effet une passion pour les forêts sauvages, car il y trouve une ambiance en adéquation avec sa vision du monde. Cette intuition est un secret que personne ne connaît et ne pouvait imaginer. Même sa mère ne connaît pas sa conception du sens de la vie qui le hante. Son projet de quinze jours, peut-être moins, consiste à parcourir toute la surface boisée en prospectant chaque zone et chaque dune qui borde l’océan. Il sait que son expédition se réalisera sûrement sous la surveillance des agents des eaux et forêts et qu’il va aussi devoir se protéger de leur vigilance. Son idée est un peu folle, elle lui permettra de découvrir les éventuels secrets de la forêt de la Coubre qui ont été les fantasmes principaux de toute sa tendre enfance. Son imaginaire avait construit une légende à cause de ses choix de lectures et des histoires que sa mère lui avait lues, mais il ne se doute pas que sa passion avait d’autres sources qu’il ne trouverait pas glorieuses.

Il quitte le domicile familial en pleine nuit. Il fait une nébulosité de rêve. Le ciel étoilé brille comme pour fêter le début de son aventure. La lune ronde éclaire son chemin et les rares ombres ne lui font pas peur. Enfant, il avait toujours imaginé que dans cette forêt qui lui paraissait sans limites, cette forêt dont son père lui disait qu’il y avait de mystérieuses fées, mais aussi de méchants monstres, il trouverait une femme de légende qu’il s’était fabriquée. Elle devait être aussi belle que lui et elle devait avoir des pouvoirs magiques de fée. À son âge, il ne croit plus au père Noël ni aux fées ou même à la magie. Ce qu’il cherche sont les fondements de la légende qui dit que se cacherait une magnifique fille sauvage qui serait née d’une Sirène et d’un fils de Charentais ermite, ce dernier étant lui-même né d’une fée et d’un descendant de Neptune. La légende est belle, mais la probabilité que ce soit une réalité est impensable.

Son évasion à cette heure de la nuit lui permet d’être avant le lever du soleil au milieu des arbres qui sentent bon la résine et l’humus. Assis sur un haut, il regarde en direction de l’océan, en face de la brise, pour apercevoir les ombres projetées des majestueux pins maritimes qui l’entourent. Les variations de luminosité et le scintillement solaire qui s’accroissent créent une atmosphère riche en émotions et le silence le plonge dans une rêverie magique. Sans rien d’autre qu’une gourde d’eau et un couteau, il se lève et, le plus discrètement possible, il avance d’arbre en arbre en direction du soleil couchant. Il sait que les gardes ne commenceront leur patrouille qu’à neuf heures, mais il sait aussi qu’ils font cette ronde en 4x4 et que l’été, pendant les vacances, ils se postent sur les hauteurs pour surveiller les débuts d’incendies et qu’ils vérifient que les touristes ne se perdent pas en forêt.

Sans manger, buvant l’eau de sa gourde par très petite dose, il progresse de creux en creux, jusqu’à la zone la plus isolée de la forêt. À cet endroit, la dernière tempête avait abattu les pins dans tous les sens. Ses amis les arbres furent enchevêtrés les uns sur les autres et une odeur de mort végétale stagne. En ce lieu morbide, il sait qu’il ne trouvera pas de réponses à la légende. 

Dans la nuit, en entendant le raffut d’une harde de sangliers qui s’approche de sa position, il décide de traverser la route côtière qui le sépare de l’océan. À ce niveau, la distance entre la route et la plage sauvage est assez importante. Il sait qu’il devra revenir sur ses pas quand le jour se lèvera pour ne pas rencontrer les touristes qui cherchent à s’isoler pour bronzer nus au soleil. Lorsqu’il parvient au sommet de la dernière dune, il aperçoit le plan d’eau qui brille faiblement aux rayons lunaires. Devant le spectacle magique du ciel qui rejoint l’eau sans le dire, il sent la brise qui inonde son corps d’une fraîcheur qui efface les effets du soleil sur sa peau fragile d’adolescent. Assis en tailleur, le buste droit, les mains sur les genoux, il écoute le bruit des vagues qui se mêlent à ceux des arbres qui gémissent. Lorsqu’il voit la silhouette qui longe la rive en silence, il reconnaît celle d’une femme enveloppée dans un voile blanc éclairé par la lune et qui crée une vaporeuse luminosité qui l’entoure. Figé, Jean regarde celle qu’il n’aurait jamais cru voir un jour ou une nuit. Lorsqu’il se leva pour tenter de la suivre, elle disparut comme absorbée par la nuit ou entraînée par une vague.

A-t-il rêvé éveillé ? Sa muse existe-t-elle vraiment comme dans son imaginaire ? Il se pince la peau du ventre pour vérifier qu’il ne dorme pas et rejoint les vagues pour suivre les traces de pas. La nuit est assez lumineuse pour qu’il voie bien que le sable est vierge de toutes marques de pied et qu’il a sûrement rêvé. Pourtant, il se convainc que ce sont les vagues mourantes qui les ont effacées.

Lorsque la nuit devient grise, il ne résiste pas au plaisir de longer le bord de l’eau. L’océan est calme et seuls les oiseaux l’accompagnent dans sa marche à la recherche de celle qui hante son esprit depuis sa tendre enfance. Avant que le soleil n’inonde tout, il rejoint la forêt et se terre au fond d’une cuvette naturelle pour attendre le moment favorable à ses recherches. Il croit comprendre que la femme de sa légende se tient en bord d’océan et qu’elle ne paraît que la nuit. Il sait maintenant qu’il va devoir la dénicher en trouvant son repère du jour où elle se protège du soleil. Deux dunes plus tard, il découvre enfin celle que son imaginaire avait créée. Elle est posée là sur son voile blanc le corps exposé au soleil. La voyant, il reste figé et admire les formes de sa silhouette bronzée, elle est la même que celle de son enfance. Soudain, il se souvient de ce jour qui avait marqué profondément son esprit. Il se souvient de la femme nue et belle qui livrait son corps au soleil et aux passants qui longeaient la plage. C’était la première fois qu’il voyait une femme qui se montrait entièrement. Elle s’était approchée de lui, lui avait mis la main sur la tête en lui faisant un sourire qui avait pénétré son âme au plus profond. Il avait onze ans, il courait encore sans maillot sur la plage comme beaucoup d’enfant de son âge. Alors, quand elle le toucha, il ressentit quelque chose d’étrange qu’il ne sut pas identifier. Le soir, Jean ne cessa de songer à la femme qu’il avait vue dans sa splendeur. Lorsqu’il alla se coucher, il ferma les yeux et la vit clairement le prendre dans ses bras. Ce qu’il a entre ses jambes se raidit si fortement, qu’il imagina que cette femme était une fée au pouvoir magique. Alors, elle vint souvent hanter ses nuits d’adolescent pour le soulager de ses tourments.

En voyant cette femme aujourd’hui, il vient de comprendre ce qu’il cherche depuis trois jours et deux nuits. En voyant sa muse devant lui, il n’hésite pas un seul instant et il va s’asseoir près d’elle en silence. Elle ouvre les yeux et découvre celui qui ose envahir son territoire de sable. Elle aurait dû s’offusquer, lui demander de partir, cacher ce qu’il ne saurait voir ; elle ne fit rien de tout cela, mais elle lui sourit et lui dit bonjour avec une voix de miel.

La peur passée pour elle, l’émotion passée pour lui, ils partagent leurs sentiments en étudiant la réaction de l’autre. Elle ne se rhabille pas, il ne se déshabille pas, elle s’interroge sur sa beauté, il voudrait tout savoir d’elle. Assis tout près de l’autre, elle attend qu’il cesse d’attendre, et lui, attend de savoir ce qu’elle attend. Ils se lèvent ensemble dans le même geste pour rejoindre la plage déserte en cet endroit de la côte, puis ils vont en courant se jeter dans les rouleaux de l’océan.

Quand ils reviennent s’asseoir sur le voile blanc, un petit garçon accompagné de ses parents passe devant eux. Il coure sur le sable chaud. La muse de Jean lui sourit, pose la main sur sa tête avant qu’il ne s’enfuie. Jean sait qu’il a environ dix ans d’âge et qu’à partir de ce soir ses nuits seront belles et tourmentées.

Le soir venu, sous le ciel étoilé, au clair de lune, sur le voile blanc, ils ne font pas que dormir, ils ne font pas que s’aimer, ils ne font pas que se baigner, ils signent sur le parchemin des âmes un pacte qui les lie pour l’éternité.

À la rentrée universitaire, lorsque Jean s’installe à Bordeaux, il fait la connaissance de son ami Charles dans son studio, mais le lendemain, dans son groupe universitaire, il est très étonné que sa muse soit là, souriante et belle comme dans ses rêves d’enfant. C’est pour cela que maintenant, Charles se retrouve seul dans son studio et que Jean croit sans le moindre doute aux légendes de la forêt de la Coubre en cohabitant avec sa muse.

 

Gérard de l’Extrême


24/05/2017
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Lectures du 6 mai 2017

Nous n’irons plus...

 

Nous n’irons plus au bois où selon les saisons,

Les arbres nous offraient un chant de tourterelle,

Des bourgeons entrouverts aux doux tons d’aquarelle,

Des frissons sous nos pas, de lourdes frondaisons.

 

Nous n’irons plus à deux cueillir la sombre airelle,

Souvent à travers monts, au bord d’étroits chemins,

Nous ne chercherons plus la claire chanterelle.

 

Tu ne poseras plus dans le creux de mes mains

Ton fin museau de chien, tes pattes sans manières

Car notre confiance en l’autre était entière.

Désormais bien obscurs s’annoncent mes demains.

 

J’ai perdu ton regard et sa tendre lumière.

 

Fernande Delmas, en souvenir de Farandole.

heureuse (j’espère) au paradis des bêtes plus méritantes que certains humains

 

 

Le fantôme

 

Je roule doucement, ce n’est pas facile de conduire en regardant à droite et à gauche dans les impasses, les chemins herbeux, les rues étroites….

 

Enfin… à cent mètres une silhouette noire… c’est elle…

 

Non… ce n’est pas elle… elle est trop maigre… enfin, je dis « elle » par ce que la mienne c’est une femelle, mais peut-être que celui-là c’est un mâle.

 

Tiens ! C’est tout de même bizarre… on dirait qu’elle m’a regardé quand je suis passé.

Bon… je fais demi-tour, je veux en avoir le cœur net.

 

Elle est toujours là, au milieu de la petite route… on dirait qu’elle m’observe.

 

Elle ne bouge pas… je peux juste passer entre elle et le trottoir. Bon ! Je m’arrête à sa hauteur… elle me regarde descendre la vitre toujours sans bouger.

 

Pendant quelques secondes on se regarde les yeux dans les yeux…

 

            — Non … tu n’es pas elle … désolé …

            — Tu ne veux pas de moi ?   Semble-t-elle dire.

            — Non… tu lui ressembles seulement… C’est « elle » que je cherche !

 

Je repars… dans le rétroviseur je vois qu’elle me fixe toujours, sa silhouette s’amenuise et disparaît.

 

Maintenant je sais… tu étais déjà morte… mais par les yeux de ce chien errant tu as voulu me dire au revoir… un dernier regard… une dernière fois…

 

Alain Marty, adieu Vicky, le 12 avril 2009  

 

 

 

Il n’y a plus de voiliers

 

Il n’y a plus de voiliers sur la mer.

Il n’y a plus que des pétroliers,

au large de Quimper,

de Brest ou de Quimperlé.

 

La mer aimait ses voiliers.

Elle les berçait au rythme de ses vents.

C’était un peu ses enfants.

 

Les hommes,

Comme tous les êtres de la Terre

sont issus de la mer.

Oh ! il y a si longtemps.

Si longtemps que les hommes ont oublié.

Oublié aussi que demain

Ils retourneront à la mer.

Ils ont fabriqué des bateaux de fer.

D’énormes navires inhumains.

Puissantes machines,

Génie de l’homme !

Morts de l’homme...

La mer agonise déjà.

 

Marie, je t’ai demandé si tu vivais

tout au long du voyage qui nous amenait

près de la mer.

Tu n’étais pas du voyage...

Le voyage...

Comme il était lisse et beau !

Dans cette merveilleuse campagne

aux innombrables bras, verts, bleus,

ici, là-bas, à côté, au loin,

partout.

Horizon ! Horizon

 

Je suis arrivé près de la mer,

frêle objet face à elle.

Je me sens une minuscule lumière perdue

que les eaux violentes

lapident en un instant.

Colère de la mer,

Elle crache des poissons d’acier,

des oiseaux d’huile.

Sous mes sanglots, plus de sable.

Mais une gangue brune et puante

qui ne mouille ni les embruns ni l’écume.

Le paysage est pleurs.

Plus de silhouettes qui s’aiment.

Seulement des ombres lourdes

comme des scaphandres.

Des ombres courbées, armées d’outils.

Des outils de la terre

pour nettoyer la mer.

 

Je caresse des yeux le brouillard jaune.

Je baisse le front

sur l’eau solitaire et glauque.

 

J’ai honte.

Honte des hommes.

Honte de moi.

 

Je m’éloigne,

et sur le sable gorgé, impur,

mes pas ne laissent ni trace,

ni ombre,

ni lumière.

 

 

Maman a tort.

 

Rien à voir avec la chanson de Mylène Farmer, sortie en 1984.

 

            Aussi loin que je me souvienne, ma mère m’a appris à craindre les cabines d’essayage de vêtements.

            Mon premier souvenir précis remonte à mes sept ans : elle m’avait acheté une jolie robe rose avec des fleurs bleues. J’étais si heureuse quand tout à coup, la vendeuse à proposé à ma mère que je puisse l’essayer, en montrant du doigt une série de trois cabines aux rideaux à demi-tirés. Maman a payé la robe, m’a prise par la main et nous nous sommes enfuies ; en regardant derrière moi, j’ai eu l’impression que les cabines nous poursuivaient en ouvrant en grand leurs rideaux pour nous avaler.

            Plus grande, elle m’a expliqué que derrière les cabines d’essayage il y avait des portes coulissantes où des hommes nous attendaient, certains avec une gabardine comme le lieutenant de police Colombo, mais tout nu dessous ou bien avec une cagoule sur la tête pour nous faire la traite des blanches. Cela me faisait très peur, j’imaginais des hommes qui me forçaient à me mettre à quatre pattes puis me saisissaient violemment les seins en essayant d’en faire sortir du lait, comme une vache qu’on trait... ce sont des copines d’école, à quatorze ans, qui m’ont expliqué ce que c’était en réalité et j’ai eu encore plus peur.

            Cela me rendait la vie compliquée ; quand j’achetais un vêtement, je n’osais même pas regarder en direction des cabines et je faisais un détour pour ne pas passer à côté, de peur de me faire happer par une main crochue sortie de derrière les rideaux. J’essayais les vêtements chez moi et les rapportais parfois quand la taille ne me convenait pas. J’avais toujours droit à un regard malveillant de la patronne ou de la vendeuse qui me disait « mais pourquoi ne l’avez-vous pas essayé ? », tout en vérifiant minutieusement qu’il n’y ait pas la moindre tache ou griffure.

            En classe de terminale, au lycée, je me suis rendu compte que j’étais devenue la risée des garçons et même de mes amies. L’une d’elles m’a invitée chez elle un jour et nous avons beaucoup parlé ; elle m’a expliqué que ce n’était que des légendes urbaines, que ma mère m’avait traumatisée, qu’elle avait eu tort et qu’il fallait que je me reprenne.

            J’ai réalisé alors que j’avais perdu ainsi toute une partie de ma vie et j’ai décidé de la reprendre en main, qu’il n’y avait pas d’hommes nus en gabardine de Colombo derrière une porte cachée, ni d’hommes masqués, que ce n’était que des contes pour faire peur aux petites filles. J’ai donc décidé de braver mes craintes. Pour cela, j’ai choisi un petit magasin discret dans une ruelle où passaient peu de personnes.

            Pour l’occasion, j’ai choisi dans le magasin un pantalon de velours beige avec des motifs incrustés dans l’épaisseur du tissu. Le cœur battant, j’ai écarté le rideau : la cabine est parfaitement éclairée, au fond, il n’y a pas de porte, mais seulement un mur peint en blanc, aucune issue dissimulée... comment avais-pu être aussi bête durant toutes ces années ? J’ai enlevé ma robe et je l’ai accrochée à une patère sur le côté.

 

            Je n’ai pas eu le temps de crier. Une chute rapide. Curieuse sensation durant une seconde à partir de mon ventre en remontant dans l’estomac et la poitrine.

            Avant que la trappe se referme au-dessus de moi, j’ai eu le temps de voir l’extrémité pointue de la tige métallique sur laquelle je suis empalée, elle est ressortie de mon cou et le sang sort en bouillonnant.  Une douleur sourde commence à envahir mon corps, mais pour la première fois de ma vie mon esprit est serein... il n’y a pas d’hommes nus ni d’hommes cagoulés... Une grande paix s’installe en moi, je sais maintenant avec certitude que maman à tort.

 

 

Alain Marty, le 29 avril 2017

 

 


14/05/2017
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Lectures du 15 avril 2017

Vision du monde

 

Il y a plusieurs siècles déjà, lorsque je me suis réveillé, je n’étais plus dans mon lit. Il m’a fallu un long moment avant de comprendre ce qui m’arrivait. Il y avait plusieurs jours où mes nuits ne m’apportaient pas le repos habituel. Le matin, lorsque mon valet sonnait, il me fallait du temps pour émerger et atteindre une certaine capacité à être capable de réagir. Les nuits précédentes, mon sommeil était si lourd qu’il ne restait rien dans mon conscient. J’avais le sentiment que progressivement ma mémoire se vidait. Cet état-là n’était pas habituel. Il y avait donc quelque chose qui provoquait ce phénomène. Étais-je malade ? Des ondes maléfiques perturbaient-elles mon cerveau ? Devenais-je un humain sous l’emprise de forces occultes ? Autre chose ?

Ce matin-là, pourtant, je me retrouvais en perte de conscience en dehors de mon lit dans une situation effrayante. Je n’étais plus dans ma chambre, j’étais dans un lieu indéfini. Je ne voyais plus rien, je n’entendais plus rien, je ne sentais plus rien d’habituel. Le plus extraordinaire était que je me souvenais parfaitement de tout. Au plus loin que je cherche dans ma mémoire, les choses restaient claires, détaillées et complètes. Hier, tout était flou, aujourd’hui tout est limpide comme de l’eau de roche. Là, depuis mon réveil, je pouvais facilement croire que mes sens étaient devenus incapables de fonctionner. Aveugle, sourd et insensible, je suis prisonnier dans un cube noir, une bulle peut-être, ou encore un tunnel. Ma première peur était d’être mort, d’être trépassé dans la nuit et d’avoir franchi la frontière entre le monde des vivants et celui des morts. Lorsque j’ai voulu poser mes deux mains sur le ventre, je n’ai rien senti, ma peau ne fonctionnait plus. Je me suis mordu un doigt, je n’ai rien senti. Je vivais cette invraisemblable impression d’avoir été désincarné. Mon esprit avait quitté mon corps.

J’avais en premier la crainte de rentrer en panique, la situation me donnait envie de crier, d’appeler à l’aide, mais j’en étais bien incapable, physiquement, je n'existais plus. Que pouvais-je faire d’utile ? Rien ; attendre me semblait être le plus raisonnable. Attendre, oui, mais attendre quoi ? Je ne savais pas, je n’en avais pas la moindre idée, mon imaginaire me faisait défaut. Pourtant, la raison me poussait à faire cela, attendre que quelque chose se produisît.

En ce lieu mystérieux et troublant, je vivais un sentiment de lévitation, un vide qui ne me donnait pas le vertige, mais qui m’isolait du monde réel tel que je le connaissais depuis ma naissance, depuis toujours. Mon corps ne pesait plus rien, j’étais libre comme l’air et pourtant j’avais conscience d’être en prison, d’être dans une cage où les limites seraient invisibles. Attendre, oui, combien de temps devrais-je attendre ? Et, attendre quoi ?

Rapidement, je n’eus plus conscience du temps qui passait. N’ayant pas de repère, le temps se figea. Je ne savais plus depuis quand j’étais là et encore moins si c’était récent ou pas. Je croyais que mes souvenirs étaient proches, mais avais-je raison ? Je fis alors un effort mental douloureux en cherchant à imaginer la logique de ce qui m’arrivait. Rien, ce fut un effort inutile tout aussi inutile que de vouloir trouver le chemin qui me ferait sortir de l’obscurité. Intellectuellement, j’en avais la volonté, mais quelque chose de plus fort m’imposait d’attendre. Pourtant, cette puissance immatérielle ne révélait pas pourquoi il était utile d’attendre et inutile de se battre pour en sortir. Fallait-il croire que de ne pas souffrir ni de subir les méfaits de la vie provoquait une sorte d’anesthésie béate, une acceptation qui me rendait complice ?

Ma désincarnation n’était pas la vision que je m’étais faite de la mort. J’avais comme tout un chacun cru que l’on sortait de son corps pour le survoler et que l’âme se vaporisait pour disparaître du monde visible et que nous vivions après le grand mystère, l’inconnu. J’avais toujours imaginé que si personne ne revenait de là-bas, c’est que c’était mieux qu’ici. À l’époque, cela me rassurait, maintenant, cela me fait horriblement peur. Où suis-je ? Que suis-je devenu ? Que font les autres ? C’est ça... que font les autres ?

J’ai instantanément eu le sentiment que j’étais ici depuis toujours. Je réalisais, sans savoir pourquoi, que mon vécu qui était dans ma mémoire avait été un rêve. À ce moment, je crois que ma vie n’était pas réelle, mais virtuelle, purement imaginaire. Je ne crois plus avoir été professeur, je ne crois plus avoir aimé Isabelle, car elle n’existait pas. Ma vie fut une sorte de mystification, un trompe-l’œil, un rêve. Je comprends que ce fut mon cerveau qui aurait créé mon existence. Il a réalisé des visions en envoyant des excitations à mon corps pour qu’il construise une histoire mémorielle virtuelle. Je n’ai pas existé, tout est mensonge, je suis un zombi et cela depuis toujours.

Combien de temps ai-je attendu ? Aucune idée. Où étais-je ? Je ne le sais pas. Qui suis-je ? Je m’appelle Erneste, Ferdinand, Victor de la Valière de Mantry, vicomte de la Franche-Comté depuis la nuit des temps.

Aujourd’hui, j’ai peur. J’ai peur des hommes modernes qui sont en mesure de coloniser la totalité du globe terrestre pour en provoquer sa destruction. J’ai peur, car ils jouent avec les secrets de la vie en n’ayant pas conscience que ce jeu est dangereux. Oui, je sais que les humains ont une mission, une seule mission qui consiste à ne pas mourir, à ne pas disparaître du monde vivant. Ils savent inconsciemment que leur séjour sur la Terre arrive à son terme. Ils savent que pour ne pas disparaître ils doivent trouver une autre planète, un autre territoire, mais ils ne savent pas où elle est et quand ils seront capables d’y aller. Alors, ils se battent sans véritable raison. Ils ne cherchent pas à savoir si ce qu’ils cherchent n’est pas une utopie, une irréalité, cela, ils sont bien incapables de le comprendre, car ils ne savent rien du vrai.

Dans le monde où je suis, la vision de l’existence terrestre des humains est sans intérêt et fausse. La vision de l’humain est totalement à l’opposé de la réalité. Ce qu’elle croit voir est purement imaginaire, sans fondement. La dérive de la vision scientifique qui est passée de l’observation à une vision théorique par projection en suivant des algorithmes a créé un monde d’aveuglement. L’incroyable mensonge de leurs visions les oblige à voir, entendre et vivre une vie si éloignée de la globalité du réel qu’ils sont des êtres innocents, incultes, perdus, handicapés, aveugles et insensibles. Dans le monde qu’ils croient réel, ils ne voient rien ni n’entendent rien, car ce qu’il croit être, ils l’ont imaginé et continuent à construire des certitudes, car ce qu’ils croient voir n’existe pas, et ce qui existe, ils ne le voient pas.

Dans l’ignorance, aveuglée par la folie, la petite bête humaine ne voit rien de plus que ses performances et son intelligence sont capables de voir ou de comprendre. Ils vont devoir tous mourir pour mesurer ce qu’ils sont réellement.

 

Gérard de l’Extrême – 28/1/2017

 

 

 

PATER NOSTER

 

Notre Père qui êtes au cieux

Restez-y

Et nous nous resterons sur la terre

Qui est quelquefois si jolie

Avec ses mystères de New York

Et puis ses mystères de Paris

Qui valent bien celui de la Trinité

Avec son petit canal de l'Ourcq

Sa grande muraille de Chine

Sa rivière de Morlaix

Ses bêtises de Cambrai

Avec son océan Pacifique

Et ses deux bassins aux Tuileries

Avec ses bons enfants et ses mauvais sujets

Avec toutes les merveilles du monde

Qui sont là

Simplement sur la terre

Offertes à tout le monde

Éparpillées

Émerveillées elles-mêmes d'être de telles merveilles

Et qui n'osent se l'avouer

Comme une jolie fille nue qui n'ose se montrer

Avec les épouvantables malheurs du monde

Qui sont légion

Avec leurs légionnaires

Avec leurs tortionnaires

Avec les maîtres de ce monde

 

Les maîtres avec leurs prêtres leurs traîtres et leurs reîtres

Avec les saisons

Avec les années

Avec les jolies filles et avec les vieux cons

Avec la paille de la misère pourrissant dans l'acier des canons.

 

Jacques Prévert, Paroles (1945)

 

 

Le château des pauvres, de Paul Éluard.

 

Venant de très bas, de très loin,
nous arrivons au-delà .

Une longue chaîne d’amants
Sortit de la prison dont on prend l’habitude

Sur leur amour ils avaient tous juré
D’aller ensemble en se tenant la main
Ils étaient décidés à ne jamais céder
Un seul maillon de leur fraternité

La misère rampait encore sur les murs
La mort osait encore se montrer
Il n’y avait encore aucune loi parfaite
Aucun lien admirable
S’aimer était profane
S’unir était suspect

Ils voulaient s’enivrer d’eux-mêmes
Leurs yeux voulaient faire le miel
Leur cœur voulait couver le ciel
Ils aimaient l’eau par les chaleurs
Ils étaient nés pour adorer le feu l’hiver

Ils avaient trop longtemps vécu contradictoires
Dans le chaos de l’esclavage
Rongeant leur frein lourds de fatigue et de méfaits
Ils se heurtaient entre eux étouffant les plus faibles

Quand ils criaient au secours
Ils se croyaient punissables ou fous
Leur drame était le repoussoir
De la félicité des maîtres

Que des baisers désespérés les menottes aux lèvres
Sous le soleil fécond que de retours à rien
Que de vaincus par le trop-plein de leur candeur
Empoignant un poignard pour prouver leur vertu

Ils étaient couronnés de leurs nerfs détraqués
On entendait hurler merci
Merci pour la faim et la soif
Merci pour le désastre et pour la mort bénie
Merci pour l’injustice
Mais qu’en attendez-vous et l’écho répondait

Nous nous délecterons de la monotonie
Nous nous embellirons de vêtements de deuil
Nous allons vivre un jour de plus
Nous les rapaces nous les rongeurs de ténèbres
Notre aveugle appétit s’exalte dans la boue
On ne verra le ciel que sur notre tombeau

Il y avait bien loin de ce Château des pauvres
Noir de crasse et de sang
Aux révoltes prévues aux récoltes possibles

Mais l’amour a toujours des marges si sensibles
Que les forces d’espoir s’y sont réfugiées
Pour mieux se libérer

 

J’ai cueilli cette fleur, de Victor Hugo.

 

 

J'ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.
Dans l'âpre escarpement qui sur le flot s'incline, 
Que l'aigle connaît seul et peut seul approcher, 
Paisible, elle croissait aux fentes du rocher. 
L'ombre baignait les flancs du morne promontoire ; 
Je voyais, comme on dresse au lieu d'une victoire 
Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil, 
À l'endroit où s'était englouti le soleil, 
La sombre nuit bâtir un porche de nuées. 
Des voiles s'enfuyaient, au loin diminuées ; 
Quelques toits, s'éclairant au fond d'un entonnoir, 
Semblaient craindre de luire et de se laisser voir. 
J'ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée. 
Elle est pâle, et n'a pas de corolle embaumée. 
Sa racine n'a pris sur la crête des monts 
Que l'amère senteur des glauques goémons ; 
Moi, j'ai dit : Pauvre fleur, du haut de cette cime, 
Tu devais t'en aller dans cet immense abîme 
Où l'algue et le nuage et les voiles s'en vont. 
Va mourir sur un cœur, abîme plus profond. 
Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde. 
Le ciel, qui te créa pour t'effeuiller dans l'onde, 
Te fit pour l'océan, je te donne à l'amour. -
Le vent mêlait les flots ; il ne restait du jour 
Qu'une vague lueur, lentement effacée. 
Oh ! comme j'étais triste au fond de ma pensée 
Tandis que je songeais, et que le gouffre noir 
M'entrait dans l'âme avec tous les frissons du soir !

 

 Île de Serk, août 1855

 

 

Les oiseaux volent, pas nous…

 

Ils ont la chance de voler haut dans le ciel

De se perdent dans les couleurs de l’arc-en-ciel

Ils sont petits oiseaux ou des grands aigles royaux

Qui nous voient tous petits quand ils volent là-haut.

 

Je suis jaloux de leur avantageux talent

Et pourtant j’admire ce qu’ils font bien souvent

En occupant le ciel sans nuages trop gris

En volant longtemps à me donner le tournis.

 

L’immensité du ciel leur appartient toujours

Alors que nous, nous rampons dans le désamour

D’une terre lourde et forte qui nous retient

Nous retenant au sol à rêver d’aérien.

 

Faudrait-il dire que le créateur fut idiot ?

Ou que son choix fut celui d’un grand salopiot.

Nous ne sommes pas des anges sur cette Terre

Est-ce bien pour cela que nous restons à terre ?

 

Les oiseaux volent et pas nous, c’est bien malheureux

Les hommes volent en rapine, ce n’est pas eux

Qui sont coupables de nos travers de bandits

Ils volent dans le ciel parce qu’ils sont gentils.

 

Ne volons plus soyons des anges et volons

Haut dans le ciel, près des nuages en flocon

Pour regarder la Terre des vieux pénitents

Et retrouver le bonheur des êtres volants.

 

Gérard de l’Extrême – 6/4/2017.

 

 

Texte érotique de Papi.

 

   Teresa vient tous les ans à Royan, un mois durant l’été. Au mois d’août précisément. Cela fait huit ans qu’elle vient. Elle loue toujours dans le même quartier de Pontaillac et cela fait trois ans qu’elle loue la villa « Bon Air » à cinq minutes à pied de la plage. Teresa affirme qu’elle se contente de peu et qu’elle n’aime pas le changement c’est pourquoi elle a choisi une fois pour toute de venir en vacances ici et n’envisage pas d’aller ailleurs. Son mari est d’accord, de toute façon, jamais il ne la contrarie Mais il y a une autre raison, qu’elle n’avouerait pour rien au monde, il y a un homme qu’elle retrouve tous les ans. Ce n’est pas qu’elle n’aime pas son mari, bien au contraire. Elle possède un mari parfait, beau et intelligent. Elle s’estime comblée ou presque. Mais il y aussi l’autre.
  En posant le pied pour la première fois de la saison sur la plage, bien avant de planter son parasol tout neuf et de déposer les jouets de son fils, elle a jeté un coup d’œil dans sa direction. Il se met toujours au même endroit depuis des années, comme elle. Occupé avec son fils, son mari, comme d’habitude, ne s’est rendu compte de rien tant elle est discrète. Il est là, comme tous les ans, installé sur sa serviette orange. Même si tout s’est passé en un quart de seconde il lui a délivré un message épais comme une bible. « D’une année sur l’autre, tu es toujours aussi belle Térésa, mais quand viendras-tu enfin seule que nous puissions faire connaissance et bavarder. Je ne connais de toi que le prénom et le corps, si beau, si délié, si femme. Tu sais depuis combien de temps j’ai envie de te prendre dans mes bras, de te caresser… »
   Un frisson délicieux picote alors la nuque de Teresa. Elle n’a jamais trompé son mari mais avec cet homme, il lui semble que la chose serait possible et même nécessaire. Il est toujours seul, étendu aux deux tiers de la plage, à la limite de la marée montante, de l’estran comme disent les pêcheurs. Sa serviette de bain est orange aujourd’hui, parfois c’est une serviette bleue, ou encore une blanche avec des motifs multicolores et il est toujours orienté dans sa direction. Comme tout le monde elle s’installe dans un petit espace virtuel qu’elle retrouve d’une année sur l’autre. Malheureusement pour lui, et pour eux deux, elle ne vient jamais seule mais toujours avec Pierre, son mari. Même quand il se rend chez le dentiste, il faut l’accompagner. Et puis il y a l’enfant. La première année quand Térésa est venue à Royan elle était enceinte. Belle et enceinte.
  Plusieurs fois elle a suggéré à Pierre d’aller jouer à la pétanque avec les mordus qui glapissent de l’autre côté du casino, derrière le parking. Peine perdue, il préfère rester près d’elle. Et puis que feraient-ils, l’inconnu et elle ? Mais, par exemple, ils se baigneraient à quelques mètres l’un de l’autre, il la frôlerait en nageant. Toucherait peut-être sa main, mine de rien. Elle ferait bien attention à ce que son fils ne s’aperçoive pas de leur manège. Il lui toucherait peut-être même les hanches ou les seins sous l’eau. Il y a tant de baigneurs que cela est tout à fait possible. Peut-être même les cuisses, fines et musclées, dont elle est fière, ou même les fesses qu’elle a magnifiques, rondes et fermes. Ou le minou. Elle ferme les yeux et se laisse aller dans son fauteuil de plage. Elle se sent humide, brusquement ; pourvu qu’elle ne mouille pas la culotte de son maillot de bain. Elle entend à peine son mari qui l’avertit qu’il va se baigner. Pauvre chéri, s’il pouvait couler à pic. Elle sursaute devant l’énormité de ce vœu et fébrile le cherche des yeux tandis qu’il marche le plus tranquillement du monde vers la mer.
   Elle frôle le regard de l’autre et c’est comme s’il l’embrassait sur la bouche. C’est tous les ans ainsi, depuis huit ans et pendant un mois. Elle ne lui a jamais adressé la parole, il n’a jamais dit un mot. Ils se regardent, c’est tout, pendant tout le temps où ils sont sur la plage. C'est-à-dire, pour elle, de onze à treize heures et de seize à dix-neuf. Il est là avant qu’elle n’arrive et il part après elle. Parfois elle s’allonge sur sa natte de raphia pour sentir son regard sur ses fesses où sur son sexe, entre ses jambes fines et dorées qu’elle s’amuse à ouvrir, rien que pour lui. Parfois bien que son mari n’apprécie pas elle enlève son soutien-gorge et expose sa poitrine menue à son regard. Elle sent alors passer sur ses seins comme un vent très chaud. Elle le fait quand son mari va se baigner, dès qu’elle le voit sortir de l’eau elle reprend une pose plus décente. Parfois le regard insistant de l’homme et les poses sensuelles qu’elle prend l’amènent au bord de l’orgasme.
   Quand son mari peut surveiller leur fils, elle part vers l’eau à son tour. Il n’est pas rare alors qu’elle s’arrête près de lui une seconde ou deux, de l’air de quelqu’un qui hésite ou qui cherche à se souvenir de quelque chose. Elle passe un doigt dans l’échancrure de sa culotte de maillot de bain, à l’aine. Elle fait jouer l’élasticité du tissu, il a alors la vision de son pubis aux poils bruns, drus, fournis et doux comme de la laine d’agneau. Parfois elle se tourne vers lui et s’ils sont seuls et si son mari est occupé avec le gamin, lui en montre un peu plus, son clitoris ou un bout de fesse. Cela l’excite terriblement et quand ils rejoignent leur villa, elle file se masturber dans la salle de bains.
   L’autre matin elle a cru le reconnaître dans le voisin qui venait juste de s’installer avec sa famille. Elle est allée, en faisant attention que son mari ne la voie pas, le regarder sous le nez avant de s’apercevoir de sa méprise. Le voisin a pris cela très simplement, avec le sourire, mais il a voulu savoir. Alors Teresa qui avait envie de se libérer lui a raconté qu’elle l’avait pris pour un autre en lui faisant jurer de garder cela pour lui. Le lendemain le voisin s’est arrangé pour rentrer en même temps qu’eux. Il a lié conversation avec son mari et ils se sont trouvé de nombreux points communs, en particulier celui d’habiter dans le même arrondissement de Paris. Et puis un soir qu’elle avait des courses à faire, au retour le voisin l’attendait.
   – J’ai observé votre manège avec l’inconnu sur sa serviette orange, lui a-t-il dit tout de go. Elle s’est mise à trembler et n’a su que répondre à cette attaque directe et sans fioritures. Je sais ce qui vous passe par la tête, a-t-il continué, cette envie inassouvie, brûlante. L’aventure…Je suis psychologue de métier. Puis il l’a entraîné dans son garage sans qu’elle oppose la moindre résistance. Prestement il a troussé sa robe légère et enlevé son slip. Le sexe de Teresa était si humide qu’il a sauté les préliminaires et l’a pénétrée d’un coup, violemment, la baisant à grandes jetées de reins. Elle a joui avec une violence et une intensité qu’elle ignorait jusqu’alors. Perdue, bousculée, à cet instant, elle ne savait plus qui lui faisait l’amour, son mari, le voisin ou l’inconnu. Et cela a duré des heures ; en réalité deux minutes, mais elle a gardé sa verge dans son sexe toute la soirée, chaude et énorme.
  Le lendemain elle retrouve l’inconnu comme d’habitude sur sa serviette orange, son mari fait un château de sable avec son fils et le voisin est reparti à Paris, rappelé en urgence. Elle se plante alors près de la serviette orange de l’air d’hésiter à rentrer dans l’eau.
   – Merci pour hier, murmure-t-elle en glissant un doigt dans l'échancrure de son maillot.
  À la fin de ses vacances, le dernier jour sera un jour ordinaire, comme d’habitude, simplement elle pensera à l’inconnu de la plage pendant le reste de l’année en se disant que peut-être l’été prochain ils pourront faire l’amour de nouveau. 

  Jean-Bernard Papi   ©   


22/04/2017
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Lectures du 1er avril 2017

La noblesse de l’escargot

 

Je suis né, il y a quelques jours à peine et bien que je sois petit et bizarrement fait, je suis heureux d’être là dans un petit trou mal éclairé à attendre qu’il pleuve. Au fond de ma coquille, je ne vois rien du tout, car j’ai mes antennes repliées, alors j’attends. J’attends de sentir une petite dose d’humidité pour que la porte de ma maison s’attendrisse et que je puisse pousser mon corps fragile à l’extérieur. De temps en temps, le sol vibre, mais mon attache sur la pierre plate où je suis accroché tient bon.

Le cliquetis régulier que je viens d’entendre et qui s’accélère est le signe des beaux jours qui s’annoncent. Régulièrement, je pousse de toutes mes forces pour vérifier la résistance de ma protection en cas de sécheresse. Soudain, la porte cède, je me retrouve englué dans le gel qui a coulé et je peux lentement dérouler mon petit corps endolori et sortir de ma maison étroite pourtant si confortable. Étant mal tombé, le pied en l'air, je dois produire un effort considérable pour basculer sur le côté en penchant tout le haut de mon corps, y poser ma tête et faire ventouse pour tirer tout le reste en mettant ma maison au-dessus de moi. Après cet effort, je dois allonger mon pied sur toute sa longueur pour m’étirer le plus possible en bavant. Quel délice ! Cela me fait du bien. Lorsque je sors enfin mes antennes, mes petits yeux ronds et surélevés me permettent de voir où je suis. Après plusieurs rotations des yeux et orientations de mes antennes, les grandes, je comprends que je suis sur une pierre recouverte de mousse mouillée et je vois sur ma gauche une luminosité qui me donne envie de la rejoindre pour boire quelques gouttes d’eau claire.

D’ondulation en ondulation, je glisse sur ma bave en faisant basculer des deux côtés ma lourde coquille. Hésitant quelque temps, je décide de descendre la paroi verticale en serrant le pied pour ne pas chuter. Après un déplacement aussi sportif, je décide de chercher des forces en trouvant de la nourriture. Tâche difficile pour un jeune escargot sans expérience et qui ne sait même pas où pourrait bien se situer une salade ou une plante à grignoter. Chemin faisant, au rythme lent des gastéropodes, le petit baveux que je suis, qui laisse sa trace derrière lui, parvient, en traversant une allée étroite au carré de salades de l’homme qui les cultive. Imprudent, je ne regarde pas si mon entreprise n’est pas dangereuse. Ce chemin est énormément fréquenté par une population d’êtres dangereux ou méchants. Comme je ne vois pas très loin, je me fie aux vibrations du sol où je glisse. Tout à l’air calme, alors je me lance. De l’autre côté, il y a un lézard qui furète dans les herbes tendres et mouillées. Quand il me voit, il se fige et fait semblant de ne pas me regarder. Je sais par instinct que cet animal n’est pas dangereux, mais, si par aventure, il s’approche de moi de trop prêt, je rentre dans ta coquille et j’attends qu’il parte. Je n’ai pas d’autre arme que de me réfugier dans ma coquille, une bien fragile armure. De mon antenne droite, je le surveille tout en glissant pour m’éloigner de lui. Quand enfin il disparaît de ma vue, je ralentis mon allure et je tends le cou pour repérer la salade qui titille mes sens et m’attire naturellement.

Au pied de tant de nourriture, je produis une énorme quantité de bave et j’entame l’escalade du légume en hissant mon toit qui ralentit ma progression.

— Dites, vous, le va-nu-pieds, le sans-domicile fixe, qu’est-ce que vous faites là ?

— Mais, je mange, vous le voyez bien, me répond la limace noire qui dévore la salade comme une gloutonne.

— Je le vois bien que vous mangez, vous ne manquez pas de culot ! Même pas une coquille, toute noire, gloutonne, sans papiers, va nu pied, on aura tout vu !

— Raciste ! hurla la petite limace.

— Non, madame, je défends mon territoire. Le vôtre, c’est au milieu des poireaux…

Je me demande pourquoi ceux qui n’ont même pas la force de porter leur maison se permettent de venir sur le territoire des nobles escargots. C’est vrai, elles ont un culot incroyable !    Repu, je décide de visiter mon domaine en profitant d’une généreuse pluie qui me fait économiser ma précieuse bave. Juste derrière la salade, je repère une traînée de cendre. Je sais que si je m’aventure là-dessus, je vais me faire pomper la bave par cette saloperie, alors je fais demi-tour pour tenter ma chance de l’autre côté. Je passe rapidement la rangée de poireaux qui puent et je m’engage à escalader la tige d’une fleur rouge qui me semble appétissante. Presque au sommet, la pluie redouble et la fleur se penche si vite que je tombe sur le sol la tête à l’envers. Peu importe, je ris de mon échec et après un rétablissement rapide, je repars sur des terres nouvelles.

Il me surprend au moment où je fais l’effort de passer une flaque d’eau en la contournant. Il n’est pas question de se noyer. Je sais que les escargots qui tombent à l’eau coulent à pic, car ils sont entraînés par le poids de leur maison. Il est devant moi dressé, menaçant, agitant des milliers de pattes dans tous les sens. Iule est un étonnant personnage qui a une vie mystérieuse et qui sait se faufiler partout. Son aspect est inquiétant, alors dans le doute, je rentre dans ma coquille en gardant un œil dehors pour voir ce qu’il va faire. Lorsqu’il passe tout à côté de moi, j’entends les vibrations rapides et nombreuses de ses pattes, mais il ne s’arrête pas et passe son chemin. Ouf !

Deux mètres plus loin, je rencontre une énorme limace orange. Celle-là est si grosse et si belle que je n’ose pas lui faire le reproche de me barrer la route. En me voyant elle arrête sa progression et, les deux antennes dans ma direction, elle me demande avec une voix claire et joyeuse ce que je fais ici, et où sont les autres.

— Quels autres ? Je ne connais pas d’autres escargots.

— Ah ! Je pensais que tu étais avec tes parents, car tu es bien petit pour te promener tout seul.

— Mes parents, qu’est-ce que c’est ?

— Tout le monde à des parents, je sais que tu es très petit, mais tout de même tu devrais savoir ce que sont les parents, surtout les tiens. Ils sont bizarres ces limaces qui baladent leur maison.

— Je ne suis pas une limace, chère madame, je suis un escargot, un noble escargot de Bourgogne !

— Bizarre et prétentieux, n’est-ce pas petit.

— Je dois reconnaître que votre robe orange est magnifique, mais il est dommage que vous soyez assez fainéante pour ne pas porter une coquille.

Vexée, la grosse limace cracha un gros volume de bave et se mit en boule devant moi. Fier de mon audace, je la contourne et en gardant un œil sur elle, je passe mon chemin pour me placer en haut d’une brindille dressée vers le ciel. Pourquoi cette limace colorée me dit-elle que j’ai des parents ? Si elle a raison, il faut que je les trouve. Je veux bien savoir à quoi ressemble ce qu’elle appelle des parents.

À la hauteur où je suis, je domine presque tout le jardin, mais je ne vois pas assez bien pour apercevoir ce que pourraient être des parents. Déçu, je redescends la brindille et je reprends ma route en espérant que le hasard me conduira dans la bonne direction.

Sur le haut d’une salade pommée, je fais la rencontre d’un escargot. Il est d’une taille impressionnante et il mange à une vitesse incroyable une feuille bien verte. Je m’approche de lui pour le saluer.

— Bonjour, monsieur l’escargot !

— Hein ! Quoi ? Pourquoi Monsieur, qui es-tu petit pour croire que je suis un Monsieur ?

— Ah, bon ! Vous êtes une dame, alors !

— Quoi ? Une dame, il est fou, tu dis n’importe quoi. Mange ! Dépêche-toi de manger et file d’ici, car le jardinier ne va pas tarder d’arriver.

— Vous êtes bien un escargot de Bourgogne, c’est noble, donc vous êtes un seigneur et les seigneurs on les appelle Messieurs.

— Mange ! Au lieu de me dire des salades ; mange celle-là !

— Dites, vous n’êtes pas un de mes parents ?

— Mange ! Les escargots n’ont pas de parents ; mange !

— Si ! La grosse limace me l’a dit…

— Mange ! C’est une menteuse, elle raconte n’importe quoi, comme toutes les limaces ; mange !

— Et si elle disait vrai ! Moi, je veux bien avoir des parents...

— Mange, petit ! Mange avant que le jardinier ne te mange.

— Quoi ? Le jardinier mange les escargots…

— Oui, quand tu seras plus gros, s’il te trouve, il te prendra pour te jeter dans de l’eau salée et il te fera cuire au four dans ta coquille pour te manger avec du beurre persillé.

— Ah ! Puisque c’est cela, je vais manger toutes ses salades.

— Vas-y, mange, petit ! Mange ! Bouffes-en le plus possible avant qu’il ne te mange à son tour.

J’ai mangé de la salade à en crever. J’ai bavé tout mon sou et je suis tombé en glissant sur la bave du gros escargot. Chaque jour de pluie, je suis venu manger les salades en compagnie d’autres escargots et limaces. Nous sommes devenus amis, mais quand je sus que le jardinier ne mangeait pas les limaces, j’ai trouvé cela injuste.

— Tu sais maintenant pourquoi les limaces n’ont pas de coquille, me dit la limace noire que j’avais insultée.

— Ce n’est pas juste…

— Fais comme moi, abandonnes ta coquille…

— Hein ! Jamais, car je suis un escargot de Bourgogne. Moi, je suis de Bourgogne ! Je ne suis pas un sans abri, un va nu pied, je suis noble !

— Tu diras cela au jardinier, il va bien rigoler…

 

 Gérard de l’Extrême – 20/2/2017

 

 

                                 UN  ENFANT ( chanson)

 

C'est une note qui tremble

Sous l'archet d'un violon,

Elle est fragile, mais semble

Faire naître une chanson.                               C' est un bourgeon qui palpite

                                                                       Sur un rameau de printemps

                                                                       Et la grâce qui l'habite

                                                                       Sait apprivoiser le vent.

C'est un poèm' dont les mots

Jouent encore à la marelle

Et rejoignent les oiseaux

En ouvrant ses blanches ailes.                       C'est un sourire qui sait

                                                                                  Se poser sur toute chose,

                                                                       Sans craindre d'être blessé

                                                                      Par l'épine de la rose.

C'est une graine d'espoir

Semée au jardin du monde

Pour chasser le gris le noir,

Donner un sens à sa ronde.                            C'est une page d'amour

                                                                       Que veut écrire la vie

                                                                       A l'encre des nuits, des jours,

                                                                       Une tendre symphonie,

                                                   

                                                                                           

                                                                                                   Fernande Delmas

 

 

La Bigourne des marais.

 

            Le soir tombe sur le marais de Brandelle.

            Avec le printemps les primevères ont envahi les berges, mais les aspics aussi, il faut faire attention que l’une d’entre elles ne soit pas enroulée sous les feuilles avant d’essayer d’en cueillir la fleur.

            Combien de fois ai-je parcouru les sentiers qui courent le long des chenaux ? Combien de fois me suis-je perdu avant d’en connaître tous les recoins, depuis la route de Ronce jusqu’à la Seudre ? Je ne sais plus. C’est là que j’avais rencontré Juliette la première fois, un jeudi matin, si belle avec sa petite robe blanche et sa tignasse folle, avec juste deux bouts de ficelles pour créer deux couettes informes de chaque côté de sa tête, un nez retroussé et deux yeux verts qui me fixaient avec sévérité.

            — Que fais-tu chez moi ? avait-elle dit, du haut de ses douze ans, tu n’as pas le droit !

            — Ton père est-il ostréiculteur ? avais-je répliqué, pensant qu‘il pouvait avoir des claires sartrières dans l’un des bassins entourés par les buttes pour affiner ses huitres.

            — Non, il est rempailleur. Notre maison est là, avait-elle ajouté en indiquant une masure le long des bosquets qui bordent la petite route, qui remonte vers la Seudre à travers les marais.

            Je n’avais pas insisté, mais j’avais continué d’avancer sur le sentier au sommet de la butte. Voyant que je n’obtempérais pas à sa demande, elle s’était décidée à me suivre, et lorsque l’église de Marennes avait sonné la demi de onze heures, nous nous étions dépêchés de partir en courant en se faisant un petit signe avec la main. Je m’étais retourné et j’avais vu qu’elle aussi s’était retournée pour me faire un dernier « au revoir ».

            Ensuite, nous nous sommes retrouvés régulièrement dans les marais, moi pour pêcher les anguilles ou toute autre raison, et elle pour couper des tiges d’if dont son père se servait pour ses rempaillages. Le début d’une longue amitié et trois ans plus tard, un premier baiser.

 

            À l’arrivée de la nuit, je sens un grand calme revenir en moi. Depuis la mort de Juliette la semaine dernière, je ne dors presque plus. Je revois sans arrêt son corps si vivant étendu dans les primevères, sa peau bronzée, son triangle brun au bas de son ventre, et ses bras qui se tendaient vers moi… ses gestes de tendresse pour m’accueillir en elle, et ce moment où son corps encore juvénile se transformait alors, comme possédé par un démon.

            Il m’arrivait alors de lui dire qu’elle était pire qu’une Bigourne, mais dès que j’utilisais ce mot, elle plaquait vite sa main sur ma bouche…

            — Chuttttt… elle va t’entendre et t’emporter… il ne faut jamais prononcer son nom ! 

            Je riais de ses frayeurs, mais elle m’a raconté que sa famille habitait ici depuis de nombreuses générations et que plusieurs d’entre eux avaient disparu la nuit dans le marais et que certaines femmes avaient été retrouvées, horriblement éventrées par la bête. Il n’y avait aucun danger dans la journée, mais il ne fallait pas s’aventurer le long des chenaux dès la nuit tombée.

            Juliette avait une grande amie, Claudine, qui habitait au centre du village. Au début de nos rencontres elle venait jouer avec nous, chez Juliette ou dans les marais. Un jour, pendant un colin-maillard, j’avais eu la surprise de sentir des lèvres contre les miennes, j’ai cru que c’était Juliette et mon baiser est devenu très tendre, avant que je l’entende s’écrier :

            — Hé bien ! Ne vous gênez pas ! 

            En enlevant mon bandeau, j’avais constaté que j’avais embrassé Claudine et non Juliette. Elle nous avait fait la tête le restant de la journée. Après le départ de Claudine, tout penaud, je n’avais pu m’empêcher de lui dire la vérité :

            —Je croyais que c’était toi !

            Pendant un moment, elle m’a regardé sans rien dire, puis s’est jetée à mon cou pour m’embrasser passionnément… ce fut là notre premier baiser.

            Ensuite, Juliette a commencé à moins voir Claudine, il faut dire qu’avec Juliette nos rencontres devenaient de plus coquines et la présence d’une autre personne nous empêchait de nous laisser aller à nos désirs, ceux de Juliette étaient de plus en plus forts et je ne faisais rien pour l’en dissuader, bien au contraire.

De son côté, Claudine faisait tout son possible pour me rencontrer, je la trouvais souvent sur mon chemin, nous échangions quelques mots et je me montrais toujours gentil avec elle. Je trouvais toujours une excuse pour ne pas la rejoindre chez elle comme elle me le proposait souvent, ou d’aller se promener dans la forêt tous les deux ; j’avais bien compris qu’elle était amoureuse de moi, elle m’avait même dit qu’elle ne dirait rien, que ce serait notre secret, sans doute prête à me partager, mais moi, j’aimais Juliette, rien que Juliette... j’aimais tout d’elle.

           

            Le médecin qui l’a examinée a dit que Juliette devait avoir le cœur fragile, que la piqûre de l’aiguillon de la raie, avec la douleur brutale ressentie, lui avait été fatal. C’était Claudine qui lui avait apporté ce poisson et elle se trouvait en sa compagnie quand elle est morte, seul témoin. Au cimetière, alors que j’étais effondré, j’ai bien vu quand elle est venue  me prendre la main, qu’elle avait les yeux secs, certes pleins de compassion pour moi, mais sans aucune peine apparente pour la disparition de son amie. Mais était-elle encore son amie ?

 

            Je veux mourir, rejoindre Juliette. J’attends la Bigourne et je l’implore de me délivrer de ma souffrance.

J’ai choisi une nuit de pleine Lune, c’est toujours ainsi qu’elle se manifeste auprès des imprudents qui osent la défier. Moi je ne la défie pas… je l’attends.

Je l’ai sentie arriver bien avant de la voir, comme si un lien immatériel se créait entre elle et moi, mais un lien visqueux, empli des esprits des morts qu’elle a emportés avec elle depuis des siècles.

Et puis j’ai aperçu ses yeux au raz de l’eau du riveau, la tête couverte d’algues comme une gorgone marine. Sans me quitter du regard, elle fait le tour de la butte où je l’attends, je sais qu’elle attaque toujours par-derrière pour atteindre la nuque.

Un bruit léger, presque imperceptible lorsqu’elle s’extrait de la vase, plus silencieuse qu’une vipère, elle fait glisser dans l’herbe ses membres hideux. Un poids sur mon dos qui me tasse. Une piqûre à la base du cou. Bonheur d’en finir avec la vie… ruade de mon instinct de survie qui ne veut pas… trop tard.

           

            Le soleil va se lever, la Bigourne ne m’a pas tué, mais elle aurait dû. Elle n’a pas pris mon âme comme je voulais... elle m’a donné la sienne. Elle était là depuis si longtemps, depuis ces temps immémoriaux, bien avant que les hommes ne commencent à coloniser la presqu’île d’Arvert, là, elle vivait heureuse avec ses semblables dans les marais. Maintenant, seule de son espèce, elle a préféré disparaître, transformant mon apparence pour lui ressembler, et me donnant un but dans ma nouvelle vie : me venger.

            Avant que les premiers rayons de soleil n’atteignent ma peau, fragile à son rayonnement, je rejoins la fraicheur de l’eau ; je ressens la douceur de la vase, je plonge et mon nouvel instinct me guide jusqu’à mon antre.

 

            Lune après Lune, je me suis dressé au centre du marais, et je tente de la contacter, de rencontrer son esprit. C’est ténu, mais j’y suis arrivé, j’ai laissé un message dans ses rêves… elle saura. Elle, c’est Claudine, c’est elle qui a offert le poisson à Juliette, ce qui a entraîné sa mort, c’est de sa faute ! Je veux la tuer !

            Ce soir, c’est la pleine Lune, hier j’ai senti qu’elle avait répondu à mon appel, avec un peu de chance, elle va venir, elle sait que c’est moi, il n’y a que moi qui puisse l’appeler depuis les marais.

            La nuit est tombée, elle est là, toute proche, elle s’est rendue là où Juliette et moi on s’aimait, peut-être nous avait-elle surpris un jour, cachée derrière les joncs.

Nos esprits se sont accrochés, se sont reconnus ; elle sait pourquoi je l’ai appelée, mais elle n’hésite pas une seconde et me laisse la guider au centre du marais, elle ne peut plus m’échapper.

            Je la vois sur le talus, ses bras serrés autour d’elle, a-t-elle froid ? Non, elle a peur, et pourtant elle est là, elle m’attend. Mes pensées pénètrent totalement dans les siennes, elle n’oppose aucune résistance. Maintenant je sais tout. Elle a écrasé les pics d’une douzaine de raies, en a extrait le venin et l’a injecté avec une seringue dans le pic mortel de le raie qu’elle a offerte à Juliette. En faisant semblant de l’aider, elle a au contraire appuyé sur sa main pour que le poison pénètre profondément. Elle l’a regardé mourir sans faire un geste, sans regret.

            Sentiment de haine ! Je hisse mon corps de Bigourne hors de la vase, elle sait que c’est moi dans ce corps horrible, que j’ai souhaité disparaître à jamais et que cela m’a été refusé et que maintenant je vais la tuer.

            Elle respire fort et avec des gestes saccadés, elle se livre à moi en enlevant tous ses vêtements. Entièrement nue, face à son corps d’albâtre, mes yeux plongés dans les siens, aussi bleus qu’un ciel d’azur que ceux de Juliette étaient couleur des huitres de la Seudre ; avec son triangle blond si clair, je ne puis m’empêcher de ressentir du désir malgré la haine que j’ai pour elle.

            La belle et la bête ! Elle voit mon désir dressé, mais elle comprend en même temps que la légende est vraie et pourquoi des femmes sont mortes, tuées d’une façon horrible par les Bigourne mâles : leur sexe difforme est hérissé de piquants acérés.

Elle ne cherche pas à s’enfuir, en tremblant, elle s’offre à ma vengeance.

            — J’ai toujours voulu que tu me désires, dit-elle en pleurant, que tu me prennes comme une femme et pour la première fois que cela va arriver, ce sera pour en mourir… c’est un juste châtiment, mais je t’en supplie ne me fais pas souffrir trop longtemps.

            Plongé dans son âme, je découvre un amour absolu, un amour qui l’a poussée à tuer, mais un amour total, infini.

            J’enlace son corps laiteux de blonde avec mes bras hideux et torturés, ses petits seins plaqués contre les écailles rugueuses de ma poitrine. Mon esprit fusionné au sien, j’approche l’aiguillon qui se trouve entre mes deux canines de son cou, là où une veine bleue palpite d’angoisse, tandis que mon sexe raide trace des sillons sanglants au-dessous de son nombril.

            Elle s’offre en m’ouvrant ses bras, sans aucune retenue, heureuse de mourir par moi, attendant avec que je déchire à la fois son hymen et les muqueuses de son ventre.

            J’attire son front sur mon épaule, je me penche sur son cou et mon aiguillon pénètre entre deux vertèbres. Elle ouvre une bouche immense dans un grand cri silencieux.

 

            À la lumière des étoiles, j’attends sa transformation. Avant que le jour se lève, lorsqu’elle ouvre enfin les yeux, sans risque pour elle, puisque son corps est maintenant comme le mien, je lui donne la jouissance qu’elle attendait depuis tant d’années. En cet instant, ses yeux bleus, la seule chose qui reste de l’ancienne Claudine se sont voilés et ses griffes se sont crispées sur mon excroissance dorsale.

           

            À l’aube, deux corps, inhumains, se glissent dans la vase et disparaissent dans les eaux du marais, juste au moment où le premier rayon de soleil s’accroche au sommet d’un roseau.

            Dans quelque temps, l’antre des Bigournes sera sans doute trop petite et il faudra l’agrandir, mais ils ont le temps, ils ont des siècles devant eux.

 

Alain Marty.

Créé début mars 2017 à Cauterets, dans un appartement de la Résidence des 1000 Lacs.

 

 

 

Libre

                           Libre 

                       Je suis libre 

           Je m'envole dans les airs 

           Je chevauche les nuages 

       J'embrasse les elfes et les anges 

                 Je vis sur une étoile. 

 

Antoine 

 

 


07/04/2017
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Lectures du 18 février 2017

SUR  L'ÎLE  DE  LA  SOLITUDE

 

Sur l’île de la Solitude,

Il pleut des nuits à l'infini.

Dans un  châle le cœur s'enroule

Pour cicatriser en douceur

Les meurtrissures de l'absence.

 

Sur l'île de la Solitude,

Lorsque fuit l'arrière-saison,

On ne peut plus coudre le temps

Sur l'étoffe de l'espérance.

Les bords de la vie s'effilochent

Comme nuages effrangés.

 

Sur l'île de la Solitude,

Le vent fatigué de crier,

Se déchire sur les rochers,

Devient soupir sur les galets...

La pensée ouvre alors ses ailes,

Comme des voiles sur la mer

Peuplées d'îles imaginaires

Où l'on ne craint la solitude.

 

Fernande  Delmas

 

Je ne sais pas…

 

Je ne sais pas quoi dire

Je ne sais pas quoi faire

Je ne sais pas me souffrir

Ce n’est pas mes affaires

 

Tu as fui comme ça

Un beau matin d’avril

En m’abandonnant là

Ce n’est pas très subtil.

 

Je ne sais pas quoi dire

Car ça me rend malade

Je ne sais pas quoi faire

En entendant tes salades.

 

Tu t’es moqué de moi

En disant que tu m’aimais

Je ne crois plus en toi

Je sais que tu me mentais.

 

Je ne sais pas, je ne sais plus

Où t’es parti et avec qui

Mais tu m’as fait cocu

Avec un de mes amis

 

Je ne sais pas pourquoi

Tu m’as laissé tomber

Je ne sais pas en quoi

J’ai pu te contrarier.

 

Maintenant, je vais te dire

Ce que je vais lui faire

Pour sauvagement le punir

D’avoir voulu te plaire.

 

Je ne sais pas quoi dire

Je ne sais pas quoi faire

Tu m’as fait faire le pire

On va me mettre les fers.

 

Je ne sais pas quoi dire

Je ne sais pas quoi faire

Je sais que tu vas souffrir.

Ce n’est pas mes affaires

 

Gérard de l’Extrême – 17/2/2017

La différence

 

Il y a chez elle quelque chose que je n’ai pas

Une gentillesse, un petit je ne sais quoi

Qui la rend différente, mais qu’on ne voit pas

C’est un grand mythe qui me laisse pantois

 

Il y a chez moi quelque chose qu’elle n’a pas

Une hardiesse, une envie de me faire roi

Qui me rend différend et qu’elle n’aime pas

Je ne suis pas austère, je veux être la loi.

 

Il y a chez nous quelque chose qu’on partage

De l’estime et l’envie de s’aimer tous les jours

On n’est pas différent quand on n’est pas sages

On ne forme qu’un, quand nous faisons l’amour

 

Il y a chez elle quelque chose que j’adore

Une beauté qui me donne envie de l’aimer

Mais surtout une belle âme qui l’honore

Car elle m’a donné à gloutonner sa fragilité.

 

Il y a chez elle tout ce que je n’ai pas

Elle est femme, elle est belle et fragile

Beaucoup de choses que je ne comprends pas

Mais que je lui vole, ce n’est pas facile.

 

Il y a chez moi quelque chose de brutal

Une force de dominateur qui veut décider

Et qui joue avec elle comme un animal

Qui prend tout ce qu’elle veut bien donner.

 

Il y a chez elle la volonté de rester femme

Il y a chez moi, le besoin de la soumettre

Il y a chez nous l’envie de garder la flamme

Qui nous unit et peut tout nous permettre.

 

On est différents, c’est pour cela qu’on s’aime !

Elle est différente, car elle reste un mystère exotique

On est différents et c’est cela qu’on aime

Je suis différent, et cela n’est pas que physique.

 

 

Gérard de l’Extrême – 27/1/2017

 

La poésie vue du ciel.

 

Perdu dans les nuages,

Les mots chantent la vie,

Au bonheur des rois mages

Qui apporte nos envies.

 

 

La poésie est aux yeux du poète un bijou merveilleux. Les mots sculptés pour ne pas dire : ciselés, il les choisit dans son cœur, car, pour ceux-là, il n’y a pas de dictionnaire. Façonnés au rythme d’une musique douce ou emportés par un tourbillon de notes, les mots du poète nous charment et nous invitent à la rêverie.

 

Le mystère de la poésie est grand. Les émotions, qui se dégagent des poèmes à la lecture des mots, restent une énigme qui traverse le temps, comme si elles appartenaient à un art inné. En effet, quelle que soit l’époque, cette forme d’expression marque toutes les civilisations. Faisant partie des âmes, de l’Orient à l’Occident, du Nord au Sud, les faiseurs de beauté, les charmeurs de tous genres, usent des mots choisis pour envoûter ou générer la plénitude. Créateur de mondes merveilleux, enchanteur, tribun, barde ou chanteur, le joueur de mots est mon ami.

 

Cependant, la poésie, cette expression naturelle, se trouve prisonnière de la carapace humaine. Elle ne vit que dans l’intimité du soi, et, pas assez souvent, elle ne s’échappe, elle ne s’envole et inonde les esprits dans des cénacles de communication. Il est loin le temps des rencontres, il est loin le temps du partage des émotions en des lieux où le charme opérait. La vie moderne où il semble impossible de s’ennuyer contraint les hommes à s’ignorer.

 

Je suis, nous sommes, nous devrions tous être des adeptes de la poésie vivante, de la poésie libre qui envahit tous les cœurs. Enfants, jeunes, riches ou pauvres, malades ou biens-portants, vieux et centenaires, notre lien avec le rêve se trouve dans les mots du poète. Faire vivre la poésie est un devoir, un sacerdoce, mais surtout un plaisir incomparable ! Chaque mot écrit, chaque mot entendu, correspond à un message subliminal, qui, agréablement, détruit la souffrance, la peur, le mal-vivre, puis repousse inexorablement les ravages du temps et la mort.

 

À vous qui lisez mon apostolat, je vous déclare ma foi en la poésie et ses bienfaits humanistes. Sachez que toutes les révolutions sont enguirlandées de vers à la musique des aficionados. Sachez que toutes les religions sont ornées de psaumes ou de versets aux musiques spirituelles. Sans être fou, je vous invite à vous évader de votre carcérale vision du monde et à me rejoindre à la porte du bonheur pour vous élever dans les nuages, là même, où les oiseaux ne vont jamais.

 

Gérard de l’Extrême – 23/11/2011

Le jardin secret.

 

Je suis allé dans ton beau jardin secret

Sentir le persil et goûter les bonnes fraises

Ta main tenait bon le tuteur discret

Qui portait les tomates hollandaises

 

J’ai tendu la main et cueilli la poire

Qui pendait à ma hauteur de bouche

Je n’en ferais pas toute une histoire

J’ai mordu le fruit, chassé la mouche.

 

J’ai visité le sillon semé de grains

En humant les odeurs parfumées

Pour y trouver la trace que tu crains

Où la vipère tueuse peut se cacher.

 

Jardin secret, jardin des amours

Tu es le reflet de toutes les fraîcheurs

J’aimerais cette terre pour toujours

Je labourerais le sillon avec ardeur.

 

Le poireau dressé et durci par le gel

Ou la courgette verte de l’été,

Les figues vertes de l’arbre rebelle

Et les splendeurs de ton poirier.

 

Sont les fruits de notre jardin secret

Pour nous donner tous les plaisirs

En échange de nos charmes discrets

La nourriture de tous nos désirs.

 

Dans ce jardin, les pervers sont exclus

Car notre secret est très bien protégé

Les méchants n’y viendront plus

Car de nos mains, il est bien cuirassé.

 

Gérard de l’Extrême – 12/2/2017

 

L’africain. (Texte sans verbe)

 

Dans l’insoutenable solitude, sous le soleil destructeur, la recherche de la vie. Au milieu des dunes de sable monstrueuses, la détresse et la misère. Résultat de l’action du colonisateur ou bien sous la contrainte de la dictature, une volonté de mort. Les mercenaires et l’armée régulière, les massacres et sa vie. Pour son envie de suicide et sa volonté de vengeance ou bien de révolte, plus assez de force. Sur ses terres stériles et sèches à cause des tribus de porteurs de machettes, les ventres vides, la soif insupportable et la sécheresse. Punitions des Dieux ? La maladie et Sida, le palud meurtrier, la malaria, les mouches dévoreuses des yeux et les mambas assassins ou les feux ravageurs ; un choix ?

 

Sa colère et sa rage : la fin de sa belle Afrique.

 

Puis, la lumière et l’espoir en l’avenir, la grandeur de Dieu et le miracle possible. Sa mort par la guerre ou sa survie par la fuite la seule chance de son avenir. La direction du chemin de sa vie avec le guide céleste. La route du guide terrestre pour un avenir à son espoir. Grandeur du destin des hommes ; de son destin.

La marche, toujours et encore un pied devant l’autre, la tête vide. La souffrance, l’aide, le soutien du passeur contre de l’argent, dramatique dette sans espoir de retour. Puis, finalement, le sourire, le bonheur, la découverte de la route libératrice avec le poids de l’incompréhension, des Palabres et des trahisons douloureuses. Les salopards, les enfants de pute sans foi ni loi, la dévotion au fric résultat de la corruption et de l’hypocrisie. Le flouse, les viols : la honte.

Dans les campements sordides avant le bateau, le froid, la nuit et la peur. La découverte de la faim, de la vraie faim et de l’insupportable soif.  La découverte de la peur de la noyade, la lugubre vague d’un désert liquide et violent. Les morts des corps noirs dans les eaux sinistres d’une mer sans pitié ; sans linceul, avec seulement les survivants comme témoins. Dans l’isolement, la prière : Jésus, Allah. La recherche de la lumière du Prophète Abraham, de l’étoile référence de l’existence de Dieu. Nuit sordide !

Dans les lumières de la civilisation, l’éblouissement, l’espoir impossible, les chocs puis les cris, la mitraille de la police des frontières, son évanouissement. Encore et toujours la corruption et la trahison, le flouse dans le sang et la souffrance. La marche, encore la fuite en avant pour toujours et plus que jamais la soumission.

Tous les jours, les nuages blancs de la pluie, le vent de l’hiver et le gel. La neige inconnue et éblouissante. Le tumulte dans les lumières au milieu de la richesse et de la surabondance. La circulation d’un peuple indifférent et la police. L’incompréhension de ceux à la parole forte, aux gestes de menaces. Le désespoir des menottes de la prison dans une cellule de rétention puis, le silence lourd et l’avocat. Perpétuel désespoir au milieu des pleurs et des paniques avant l’abandon et la lassitude. L’obligation d’empruntes sur des papiers et menaces de l’autorité. Reproche de la couleur de peau, la force des propos racistes et les violences inutiles. Enfin la peur du retour, de l’échec et de la critique des siens, de ceux de là-bas. Des regrets ? Non : haine, rage.

 

Avec toi mon ami, le partage de l’incompréhension, de l’indifférence, du manque d’amour et de respect : ma réflexion sur le plus grand des fléaux pour tous.

 

Gérard de l’Extrême – 9/10/2008

 

 

 

Salle à tuer. 

 

            Proche du stade, juste derrière le complexe cinématographique de la ville, la manifestation encadrée par un service de police privée composé totalement d’androïdes et de robots est une inauguration de la nouvelle réponse politique de l’État suite aux attaques permanences de la police nationale par les adolescents et récemment les enfants de la république dont plus personne n’a le contrôle.             Après les salles de shoot en 2016, le premier des ministres et celui de l’Intérieur accompagnent la maire. Cette femme d’une rare beauté a toujours fait preuve d’autorité. La cravache à la main, bottée, la jupe étroite et le corsage ajustés, elle porte un casque en guise de chapeau. Il est vrai que le casque est beau, noir, il lui donne fière allure. D’un pas ferme et décidé, elle guide les autorités à l’intérieur de la salle dont elle espère tirer parti pour se faire réélire et se faire connaître au niveau national. 

            Une lourde porte métallique de construction sidérurgique pivote lentement. Elle est actionnée par un vérin hydraulique puissant. La salle que découvre le cameraman de la chaîne TV officielle est d’une dimension surréaliste. Les murs latéraux sont richement décorés par des fresques taguées par des grapheurs patentés et, dans une ambiance citadine, les représentations d’immeubles et de rues en trompe-l’œil donnent une dimension visuelle importante. Le sol est pavé et maintenu brillant par une brumisation de l’eau artificielle qui provient d’en bas. La sonorisation de pas, de bruits d’automobiles, de voix humaines crée l’illusion d’être dans un ensemble de banlieue à un carrefour animé. Les enfants et adolescents qui viendront ici libérer leur pulsion addictive pourront en toute sécurité s’adonner à leur envie de tuer, de casser du flic. Ici, toutes les mesures sont prises pour qu’ils ne se blessent pas et qu’ils soient protégés des éventuelles représailles ou maladresse des policiers de la ville. Pour que les plus hautes autorités de l’État qui ont fait le déplacement en prenant des risques considérables aient la conviction que la maire est dans son droit, elle a aussi invité le représentant des droits de l’homme et, pour la partie médicale, le professeur, prix Nobel de médecine, qui a proposé ce type de soins préventifs.

            Une démonstration explicative se déroule sous les yeux des témoins, de plus elle est diffusée en direct. Pour un réalisme parfait, les candidats sont de vrais petits tueurs volontaires qui acceptent le traitement préventif. Il y a un enfant de douze ans, un autre de quinze ans et le troisième à vingt ans. Les autorités se placent dans la pièce supérieure qui possède une vitre blindée où sont enregistrés les comportements des patients pour mesurer la baisse de leur agressivité. Lorsqu’ils entrent dans la salle, ils sont armés de fusils de guerre, de cocktails Molotov et le plus grand a un lance-roquettes antichar. Au fond du stand de tir, des policiers sont introduits de force dans l’arène. Ils portent l’uniforme classique, le gilet pare-balles réglementaire. Ils cherchent désespérément une protection et instinctivement ils se jettent derrière la voiture qui pourrait être la leur. Sans arme pour riposter, avec une simple matraque, ils reçoivent une bouteille en feu qui roule sous la voiture et l’enflamme.

Quand ils quittent la seule protection qu’ils ont, ils sont fauchés par une rafale de Kalachnikov. L’un d’eux ne se relève pas, mais les trois autres plongent derrière un banc. Le plus jeune des assaillants avance avec bravoure en longeant le mur de gauche. D’une main sûre, il lance son cocktail avec une précision insuffisante et crée un écran de fumée qui permet aux blessés de retourner derrière la carcasse de la voiture. Le déluge de feu qui se déclenche est assourdissant. La fumée qui envahit tout et l’odeur de la poudre qui les étouffe les obligent à tenter une sortie. Les policiers crient et se ruent sur les attaquants, les jeunes en arme hurlent, tout va vite et dans un assaut final, ils massacrent les policiers jusqu’au dernier.

            Lorsque le calme revient, les jeunes sont invités à réaliser les mesures de sécurité avant de rendre leurs armes et à rejoindre le service médical pour que soit mesurée la chute de leur agressivité. Au fond, le service de nettoyage enlève sans ménagement les cadavres de ceux qui ont servi de cibles vivantes pour les transférer à la morgue. À la vue des corps brûlés et transpercés, Adrien se réveille en sursaut et hurle de toutes ses forces, Nathalie le prend dans ses bras, lui essuie les larmes et le rassure en lui disant : « Je suis là, tout va bien... » Incapable de se rendormir, il se rend à son commissariat de quartier avec un mal de tête tenace. Deux heures plus tard, la peur au ventre, il part en patrouille avec Nathalie sa petite femme chérie.

 

Gérard de l’extrême – 11/10/2016

 

 

 Vaine tentative

 

            Après de nombreuses tentatives avortées, il avait réussit à la cabrer sur ce canapé.

            Il la regarda distraitement d’un œil curieux : elle semblait prête à s’offrir, la bouche entrouverte, la paupière tremblante.

            Soudain une douleur aigüe dans son dos fit des siennes ; pourtant il s’était juré d’effectuer ses travaux d’approche du côté gauche ; là, il était à droite toute ! Le désir avait du brouiller les neurones agissant sur la latéralisation.

Que faire ? Le moindre mouvement lui occasionnait des cris de douleur.

            Au début, elle avait pris cela pour une manifestation du plaisir, mais cela durait...

            Elle s’exclama :

            — Qu’y a-t-il, tu coinces ?

            — ça fait très mal

            — Où as tu mal ?

            — Dans le bas du dos, mais ça irradie partout.

            — C’est bien ma chance ! Bon, soulèves-toi un petit peu, je vais tenter de glisser et de me relever.

            — Je ne peux pas, mon lumbago a du se réveiller, c’est horrible, je ne peux pas faire le moindre mouvement !

            — Mais qu’ai je fais au bon Dieu pour mériter cela ?

            — Je t’en prie, si tu le peux, saisit mon téléphone sur la tablette et fais le 18, les pompiers !

            — Tu rigoles, mon mari est officier de réserve, toute la caserne va se gausser de mon aventure. De toute façon ton téléphone est trop loin. Qu’allons-nous devenir ? Je commence à être tétanisée.

            — Et moi donc, mon corps n’est que souffrance.

 

            Les échanges durèrent encore longtemps, la fatigue les envahit.

            La pénombre puis la nuit cachèrent petit à petit cette scène tragico-comique.

            Le lendemain matin, la femme de ménage les trouva ainsi, enlacés, assoupis.

            Elle poussa un cri d’effroi.

            On aurait dit des corps momifiés retrouvés à Pompéi dans des poses suggestives.

 

Jean-Louis Devevey, le 22 janvier 2017

 

                              

 

 

 


22/03/2017
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